Société

Radios marocaines : libre antenne

Musique, sujets de société, infos people, sexualité… La parole commence à se libérer sur les ondes du royaume dans un paysage médiatique en pleine mutation. Et face à de nouveaux défis.

Mis à jour le 3 janvier 2011 à 17:26

Enregistrement de La Matinale de Hit Radio, animée par Momo (au centre). © Hassan Ouazzani pour J.A.

Il est 7 heures du matin. À quelques mètres de la place Bourgogne, nichés dans une petite rue, se cachent les locaux de la radio jeune et branchée de la capitale marocaine, Hit Radio. Alors que la plupart des Rbatis se réveillent à peine, le célèbre animateur Momo est déjà derrière les micros. Casque vissé sur les oreilles, l’animateur enchaîne les blagues, chante et danse dans la bonne humeur. Une ambiance difficile à imaginer il y a encore quelques années, quand le Maroc ne comptait que deux radios, la RTM et Medi1, de fait en position de monopole. Interviews conformistes, émissions soporifiques, titres musicaux démodés, la radio n’avait pas grand-chose pour attirer la jeunesse.

À l’entrée des studios de Hit Radio, de grandes affiches publicitaires sont là pour rappeler qu’ici c’est une « génération libre » qui est aux commandes. Et si cette nouvelle génération a trouvé une place à la radio, c’est d’abord grâce à la décision politique de libéraliser les ondes en 2005, et d’accorder onze licences à des stations privées dès 2006. Pour obtenir ces licences, les nouvelles radios ont dû payer un ticket d’entrée et s’acquitter d’une redevance annuelle de 20 000 à 40 000 dirhams (entre 1 800 et 3 600 euros), en fonction de la puissance des émetteurs. Hit Radio a pour sa part payé 2,5 millions de dirhams pour une licence valable cinq ans et renouvelable deux fois. « Pendant longtemps, la radio n’a pas été perçue comme un média sexy. La parole était sclérosée et les programmes paraissaient ringards », explique Younes Boumehdi, directeur de Hit Radio.

Un public jeune et urbain

Malgré son air détendu, Momo est très concentré sur son travail. L’animateur de La Matinale est chargé de la tranche la plus importante de la journée. Pour attirer l’auditeur, en général jeune et urbain, il traite de sujets de société et d’infos people plutôt que de politique. « En même temps, c’est l’un des seuls espaces où l’on a pu entendre un ministre, celui des Sports en l’occurrence, parler de façon quotidienne et détendue », précise Momo. Son émission profite aussi de l’explosion de la scène musicale et fait la part belle aux artistes made in Morocco.

Derrière la vitre du studio, deux jeunes filles sont chargées de répondre aux dizaines d’appels qui inondent le standard. Comme la plupart des radios privées, Hit Radio mise sur l’interactivité et donne la parole au public. « Les auditeurs sont friands de débats et leur parole est libérée. Ils choisissent la langue qu’ils veulent, en général la darija [arabe dialectal], et les sujets qu’ils veulent : en quelques années, ils se sont approprié la radio », ajoute Boumehdi. Véritable média de proximité, la radio est sans doute le plus facile d’accès pour les Marocains, quel que soit leur milieu. Il y a cinq ans, un tiers des citadins déclaraient écouter régulièrement la radio. Aujourd’hui, ils sont près de 90 %.

Sur Radio Atlantic aussi, les auditeurs sont au cœur des programmes. La radio casablancaise, plutôt tournée vers l’économie, s’est donné pour mission d’informer et de conseiller son public sur des thèmes de la vie quotidienne. Le matin, de 9 heures à 11 heures, la journaliste Loubna Moussai et un expert juriste répondent aux questions sur le droit du travail. « Nous recevons énormément d’appels, de mails ou de messages Facebook. Les gens sont avides de connaissance et ont envie de partager leur expérience. En plus, la radio permet de préserver l’anonymat, ce qui est un avantage dans une société assez conservatrice et très pudique », confie Loubna Moussai.

Une pudeur qu’Atlantic Radio s’efforce de respecter dans son émission Nwadah’Lik (« je t’explique »), diffusée depuis septembre 2009 et entièrement consacrée… au sexe. Programmée une fois par semaine pendant deux heures, elle permet, comme son titre l’indique, de poser des questions à un sexologue et de mieux s’informer, dans un pays où l’éducation sexuelle des jeunes frise le néant. « Contrairement à ce que l’on peut penser, monter une telle émission au Maroc n’est pas si difficile. Il faut bien choisir les intervenants et rester pédagogique. Pour le reste, on apprend en marchant », explique Franck Mathiau, directeur d’antenne depuis 2006.

Les dangers du direct

Mais le direct n’est pas exempt de dangers. Depuis sa création, en 2002, la Haute Autorité pour la communication audiovisuelle (Haca) a, à plusieurs reprises, condamné des radios. En novembre 2007, Hit Radio a reçu un avertissement et une amende de 9 000 euros pour « légèreté inadmissible » sur des sujets socialement et culturellement sensibles (en l’occurrence l’homosexualité). En juin dernier, la radio est de nouveau lourdement sanctionnée (7 000 euros d’amende et un an de suspension de licence) pour une parodie de chanson faite par Momo et dans laquelle la Haca a cru déceler des termes sexuels. Quelques semaines plus tard, Radio Mars a été victime de son invité, le réalisateur Hicham Ayouch, qui a déclaré en direct qu’il se verrait bien devenir « président de la République du Maroc ». Résultat : la radio a été interdite d’émettre pendant quarante-huit heures et doit payer 5 700 euros d’amende.

Pour beaucoup de directeurs de radio, l’arbitraire des décisions de la Haca est démotivant. Sans une totale liberté d’expression, ils craignent de devoir renoncer à adopter un ton vraiment décalé, à donner libre cours à l’humour, en un mot à faire de la libre antenne. « Il faut quand même reconnaître qu’on subit moins de pression politique que la presse », précise Franck Mathiau. « De manière générale, on travaille avec un grand sentiment de liberté. On connaît les lignes rouges et on s’autocensure en conséquence », ajoute un journaliste casablancais.

Encore bien des obstacles

Malgré sa sévérité, la Haca sait bien qu’elle ne pourra jamais exercer un contrôle total sur les radios devenues un média populaire. « Pour survivre aux amendes faramineuses et faire face à cette surveillance rapprochée, on est obligé d’être toujours plus performants », ajoute Boumehdi.

Malgré leur succès auprès du public, les nouvelles radios privées peinent à assurer leur viabilité économique. D’autant qu’avec la crise le marché publicitaire s’est encore rétréci. Au moment de leur lancement, elles ont suscité l’engouement des annonceurs, mais rapidement la concurrence, notamment celle d’internet, est devenue très rude. Avec 170 millions de dirhams de recettes publicitaires en 2009 et un taux de croissance de 3 % à 7 % par année, les stations ont réalisé des résultats en deçà de leurs espérances.

Mais l’explosion des radios se heurte aussi à un autre problème : le manque de ressources humaines. Au Maroc, la culture radio est nouvelle et peu de jeunes osent s’aventurer sur le terrain miné du métier d’animateur. Très peu d’écoles ont lancé des formations dans ce domaine, et les stations doivent s’en charger en interne. Radio Atlantic a d’ailleurs consacré près de 2 millions de dirhams à la formation de journalistes. « Il est très difficile de trouver de bons animateurs. On rencontre des gens motivés, mais il faut les former sur le tas, ce qui demande forcément un peu de temps », conclut Franck Mathiau. Ancien de RFI, il est le meilleur exemple de ces étrangers recrutés surtout pour des postes de cadres ou de concepteurs de programmes.

Pour l’heure, la radio est en tout cas bel et bien entrée dans les foyers marocains. Dans la cuisine des ménagères, dans la voiture des grands patrons ou dans la salle de bains des adolescents, elle donne la parole à tous et s’est imposée comme l’un des médias les plus libres du royaume.