Politique

Mort mais pas trop

Historien, enseignant à l’université de Constantine

Que reste-t-il de Houari Boumédiène dans l’Algérie de 2010 ? Le plus visible : un nom au fronton de l’aéroport international d’Alger. Le plus ringard : un colloque sans impact ni véritable portée politique tenu à la date anniversaire de sa disparition, sous l’égide de l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA, organisation satellite du FLN). Puis la commémoration obligée du double anniversaire du 24 février, qui vit la création de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA, principale organisation syndicale) en 1956 et la nationalisation des hydrocarbures en 1971.

Un presque rien en somme, qui a le mérite de souligner à quel point le silence qui entoure l’ancien président du Conseil de la révolution n’a d’égal que son omnipotence dans les années 1970, période indéniablement marquée par ses choix – industrialisation, révolution agraire, identité arabo-musulmane –, et la mise en place des institutions de l’État sur le modèle jacobin. Aujourd’hui, Alger a cessé d’être un foyer politique international vibrionnant. Pour les plus jeunes – les plus nombreux aussi –, qui ne l’ont pas connu, le nouvel ordre économique ne fait plus partie du lexique algérien.

En vérité, si la disparition brutale de Boumédiène en décembre 1978 avait pu susciter doutes et suspicions – exprimés d’ailleurs publiquement par des proches –, sa seconde mort, qui préfigure la chute du mur de Berlin, est bien plus décisive. On ne peut que constater avec quelle célérité ses successeurs se sont attelés au démantèlement de son œuvre économique, puis des institutions associées à l’exercice de son pouvoir, notamment ce bras séculier que fut la Sécurité militaire (SM).

 

Abderrazak Bouhara, vice-président du Conseil de la nation (Sénat), sans doute l’un des derniers grognards du boumédiénisme, continue de témoigner de la légitimité de « la démarche révolutionnaire » du deuxième président de la République algérienne. Mais il le fait dans un paysage politique dépeuplé – Abdelaziz Bouteflika est le seul survivant du « groupe d’Oujda », et il ne reste que deux ou trois membres vivants du Conseil de la révolution du 19 juin 1965 – et sans effet notable sur une opinion globalement anesthésiée par un quotidien harassant.

L’Algérie de Bouteflika n’est ainsi pas celle de Boumédiène. L’actuel chef de l’État algérien, eût-il été tenté – lors de son déplacement dans la wilaya de Guelma, terre de référence des Boukharrouba (nom de Boumédiène sur son état civil) – d’endosser le costume de son ancien patron, en aura vite mesuré les risques, se gardant de parler d’héritage. Le bestiaire politique algérien demeure alors orphelin de cette statue du commandeur assurément taillée à la mesure de la personnalité et de la place exceptionnelles de Boumédiène dans l’histoire de l’Algérie, de la guerre et de l’indépendance.

 

Exit donc, Boumédiène ? Rien n’est moins sûr. Du coup d’État de 1962 contre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à celui du 19 juin 1965 contre son allié de circonstance Ahmed Ben Bella, en passant par la répression des oppositions, Boumédiène avait défini les fondements du régime politique algérien. Il avait certes la singularité d’incarner à la fois l’armée et le pouvoir, ce qui, dit-on, est passé de mode à Alger.

Pour le reste, c’est moins sur un consensus démocratique que sur la charge de violences politiques que la vie continue en Algérie. La peur du gendarme, du juge, voire de l’imam rappelle aux Algériens l’adage qui veut que « celui qui a peur sauve sa peau ». Ainsi en allait-il sous Boumédiène. Nul ne contestera aujourd’hui que les fantômes peuvent encore hanter les nuits d’Alger.

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