Politique

Révolte tunisienne : cinq questions pour comprendre

| Par Jeune Afrique
Une photo diffusée sur Facebook de la mobilisation à Sidi Bouzid, le 24 décembre 2010.

Une photo diffusée sur Facebook de la mobilisation à Sidi Bouzid, le 24 décembre 2010. © STR/AFP

Mardi 28 décembre 2010. La télévision nationale passe en boucle un bandeau annonçant une allocution imminente de Zine el-Abidine Ben Ali. Tout le monde a compris que le président allait s’exprimer pour la première fois sur les incidents de Sidi Bouzid après la tragique immolation par le feu d’un jeune marchand ambulant. Depuis son arrivée au pouvoir, il y a vingt-trois ans, c’est la première fois que Ben Ali intervient de la sorte, sur le mode dramatique. Lorsqu’il apparaît, à 20 heures, on devine à ses traits qu’il traverse l’un de ses moments les plus difficiles. Ses premiers mots le confirment : « J’ai suivi, avec inquiétude et préoccupation, les événements survenus ces derniers jours à Sidi Bouzid. »

Que s’est-il passé à Sidi Bouzid ?

Le 17 décembre, dans un accès de désespoir, Mohamed Bouazizi, un jeune marchand ambulant de fruits et légumes âgé de 26 ans, s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat (préfecture). « Ce jour-là, raconte sa sœur Leïla, les agents municipaux lui avaient confisqué son outil de travail [une charrette et une balance], et l’un d’eux, une femme, l’avait giflé. Il s’est alors rendu à la municipalité, puis au gouvernorat pour se plaindre, mais ici, à Sidi Bouzid, il n’y a personne pour nous écouter. Ils [les représentants de l’administration, NDLR] marchent à la corruption et ne travaillent que pour leurs intérêts… »

Leïla Bouazizi a tenu ces propos quelques heures après avoir été reçue, avec sa mère, par le président Ben Ali, qui a par ailleurs limogé le gouverneur de Sidi Bouzid et révoqué les agents municipaux concernés. Le président s’est par ailleurs rendu au chevet de Bouazizi, à l’hôpital des grands brûlés de Ben Arous, près de Tunis. Le décès du jeune homme est annoncé le 4 janvier.

Ras-le-bol social ou contestation politique ?

En craquant une allumette pour s’immoler, Bouazizi a symboliquement allumé la mèche de la protestation sociale, d’abord dans sa ville, puis dans plusieurs localités du pays qui se considèrent « défavorisées ». Le cycle protestation-répression dans la région de Sidi Bouzid a fait le reste, suscitant des mouvements de solidarité dans les principales villes de Tunisie et en Europe. Au total, outre Bouazizi, on dénombre trois morts, dont deux par balles lors d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre à Menzel Bouzaiane, à 60 km au sud de Sidi Bouzid,­ le 24 décembre. Deux jours auparavant, un jeune s’était suicidé dans cette bourgade en s’électrocutant au cri de « Plus de misère, plus de chômage ! ». On compte aussi des dizaines de blessés des deux côtés, et de nombreuses arrestations et disparitions. Bien que la mobilisation ait baissé d’intensité à partir du 26 décembre, les protestations se sont poursuivies dans le pays. Le 3 janvier, la ville de Thala (dans l’Ouest) a été le théâtre de heurts entre manifestants et policiers.

La première certitude est que le mouvement de protestation est avant tout social et spontané. C’est ce que confirment des sources crédibles. « Aucun parti, aucun mouvement ne peut prétendre qu’il fait bouger la rue ou qu’il est capable de l’arrêter », déclare-t-on à la section régionale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) de Sidi Bouzid, où les protestataires ont exprimé leurs revendications.

La deuxième certitude est que le mouvement est le résultat d’une accumulation de frustrations parmi la population de cette région steppique du Centre, mais aussi dans une multitude de villages ruraux et de banlieues urbaines, dans les régions littorales ou de l’intérieur. Au cœur de cette frustration : la précarité et le chômage, malgré ce que disent les statistiques officielles. Parmi les plus pauvres de Tunisie, la région de Sidi Bouzid est créditée d’un taux de chômage officiel de 9 % de la population active, alors que la moyenne nationale est de 14 %. Pour les diplômés de la région, ce taux se situe entre 30 % et 36 %.

C’est sur cette base que s’exprime la frustration des protestataires. D’après les déclarations de plusieurs d’entre eux et des slogans scandés, le discours qu’ils tiennent en direction du pouvoir est celui-ci : « Vous ne cessez de nous dire que nous sommes un modèle de développement, que nous sommes partout les premiers de la classe parmi les pays émergents, et vos médias louent chaque jour les réalisations grandioses. Nous voulons des actes et non des mots. Le favoritisme et le népotisme nous empêchent d’avoir des sources de revenus. Nous sommes frappés par le chômage. Nous voulons notre part dans le développement, nous voulons des emplois et non pas la charité. Des privilégiés sont certes prospères, mais nous, nous vivons dans la précarité. Nous ne voulons plus d’une Tunisie à deux vitesses. Nous voulons que les autorités locales et l’administration soient à notre service, nous respectent et nous écoutent. » Dans ce message, la frontière entre le social et le politique est ténue, voire mouvante selon le point de vue d’où l’on se place : pouvoir, jeunes, société civile.

Comment ont réagi les autorités ?

Le pouvoir a manié à la fois la carotte et le bâton. Comme il fallait s’y attendre, les autorités ont accusé une « minorité d’extrémistes et d’agitateurs » d’avoir politisé ce qu’elles considèrent comme un « cas isolé », celui de Bouazizi, et promis des sanctions contre les fauteurs de troubles. Les « violences » comme moyen d’expression sont « inacceptables », a déclaré le président Ben Ali à la télévision. Elles seront traitées « avec la plus grande fermeté, la plus grande fermeté », a-t-il répété.

Sur le terrain, les forces de l’ordre ont eu pour principale mission de « contenir » les protestataires en les encerclant afin de les empêcher de défiler dans la rue. Des heurts avec les manifestants ont certes eu lieu, mais les incidents les plus graves se sont produits à Menzel Bouzaiane, où les forces de l’ordre ont dû recourir à la force armée, « dans le cadre de la légitime défense », selon elles. Elles ont aussi fait usage de bombes lacrymogènes et procédé à des interpellations musclées, de jour comme de nuit, mais aussi à de rapides libérations.

Ben Ali a reconnu par ailleurs dans son discours la réalité du chômage. « Nous comprenons le sentiment de tout chômeur, en particulier lorsque sa quête d’un emploi se prolonge, que ses conditions sociales sont difficiles et que sa structure psychologique est fragile, ce qui peut le conduire à recourir à des solutions désespérées pour attirer l’attention sur sa situation. »

Quel rôle a joué la société civile ?

En dehors des personnalités indépendantes, ce sont les dirigeants locaux et quelques fédérations – comme celle de l’enseignement – de la centrale syndicale UGTT, dont la direction est restée neutre, qui étaient en tête des marches de solidarité en faveur du mouvement social. Leurs manifestations ont été bloquées, mais ils ont observé des sit-in devant le siège historique de l’UGTT à Tunis. Les avocats, dont l’ordre est l’une des rares institutions du pays à avoir une direction démocratiquement élue, n’ont pas pu manifester et ont dû se contenter d’un rassemblement devant le palais de justice de Tunis. Mais ils ont, avec les avocats des autres villes, organisé des sit-in de solidarité avec Sidi Bouzid et exigé et obtenu la libération de leurs collègues arrêtés.

Le 6 janvier, ils ont observé une grève générale pour protester contre la « répression » des manifestations. Sur les neuf partis politiques légaux, seulement deux, le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) et le Parti démocratique progressiste (PDP), ont soutenu le mouvement. Le parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), et la multitude d’associations qu’il contrôle n’ont rien pu faire en faveur des populations qu’ils sont censés représenter, leurs courroies de transmission allant de haut en bas, et non de bas en haut. Le fait le plus significatif est que malgré l’appel à la solidarité avec Sidi Bouzid lancé depuis son exil par leur chef, Rached Ghannouchi, les islamistes ont fait profil bas. Est-ce le résultat d’un modus vivendi tacite avec le pouvoir après la libération récente et le retour d’exil avec l’assentiment des autorités de certains dirigeants d’En­nahdha, mouvement interdit ? La question est posée.

Quelles conséquences ?

Il y a désormais « l’avant- et l’après-Sidi Bouzid ». Rien ne sera plus comme avant, commence-t-on à dire à Tunis. Les Tunisiens sont-ils sortis de leur apathie et de leur résignation, ou n’est-ce là qu’un feu de paille, comme le craignent les sceptiques ? « Nous n’avons plus peur », lit-on sur une feuille de papier brandie par un manifestant à Tunis. En tout cas, jamais depuis vingt-trois ans un mouvement social local n’avait suscité autant de sympathie dans le pays. « Après cette secousse, nous confie un grand chef d’entreprise peu porté sur la politique, j’espère qu’on va changer certaines choses en profondeur. »

Un premier chantier sur l’emploi a été ouvert d’urgence. La création de postes pour les diplômés de l’enseignement supérieur figure cette année parmi les priorités du gouvernement, dont les orientations, rendues publiques le 3 janvier, prévoient notamment l’intensification des investissements dans les infrastructures.

Le « développement régional », qui s’est vu allouer, deux jours avant l’explosion de Sidi Bouzid, une enveloppe budgétaire de 6,5 milliards de dinars (3,3 milliards d’euros) jusqu’en 2014, est désormais un point permanent de l’ordre du jour du Conseil des ministres, qui se tient chaque mois. Les multiples programmes qui concourent à la création d’emplois et à l’autoentrepreneuriat vont être renforcés, avec notamment une augmentation de l’allocation budgétaire en faveur du Fonds national pour l’emploi, qui passe de 200 millions à 225 millions de dinars pour 2011. Le gouvernement aurait cependant intérêt à faire une évaluation sérieuse et indépendante de tous ces instruments, car, à ce jour, leur efficacité n’est pas prouvée : de nombreux bénéficiaires de ces programmes se sont cassé les dents ces dernières années, et l’argent de l’État semble être parti en fumée.

Le deuxième chantier est précisément celui du rôle des investissements privés, grands pourvoyeurs d’emplois durables. Après les événements de Sidi Bouzid, au moins quatre groupes ont annoncé leur volonté d’investir dans la région. La filiale tunisienne du groupe allemand Leoni, spécialisée dans la fabrication de faisceaux de câbles, prévoit l’implantation d’une unité en 2011. Le groupe Elloumi devrait s’associer à des hommes d’affaires de la région pour construire une usine de composants automobiles, avec pour objectif la création d’un millier d’emplois. Le groupe Abdennadher envisage, quant à lui, de créer une usine de porcelaine. Enfin, l’homme d’affaires Rafik Jarraya annonce la construction de trois usines dans l’agroalimentaire.

Le troisième chantier est relatif à la politique médiatique. S’il y a une conclusion à tirer des derniers événements, c’est bien l’échec du système médiatique en place, verrouillé depuis plusieurs décennies, et la nécessité de s’adapter, bon gré mal gré, à la mondialisation de l’information, comme cela a été le cas pour l’économie. Pendant quatre jours, le pouvoir a maintenu un black-out total sur les incidents de Sidi Bouzid, avant de mettre à l’index les stations satellitaires et nommément Al-Jazira, vers qui les Tunisiens se sont massivement tournés… pour savoir ce qui se passe chez eux.

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