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Tunisie : c’est une révolution

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Politique

Tunisie : suicide en direct

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Mis à jour le 16 janvier 2011 à 16:45

La tentative désespérée du président Ben Ali a – bien involontairement – ouvert la voie à une issue inévitable.

Jeudi 13 janvier au soir, lors de sa troisième intervention télévisée en moins de quinze jours, le président Zine el-Abidine Ben Ali a sans doute cru avoir prononcé la phrase espérée par des Tunisiens cloîtrés chez eux : « Je vous ai compris… » Les traits visiblement marqués, Ben Ali n’a parlé que huit minutes. C’est un président affaibli et acculé qui, jouant quitte ou double, a tenté d’endiguer les foules incontrôlées qui se sont levées à partir du 17 décembre et la tentative de suicide du jeune chômeur de Sidi ­Bouzid, Mohamed Bouazizi.

Premier effet : quelques minutes après cette déclaration, et malgré le couvre-feu en vigueur pour la deuxième nuit consécutive, des milliers de militants du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, parti au pouvoir) ont convergé vers l’avenue Habib-Bourguiba, au centre de Tunis, pour exprimer leur joie. Deuxième effet : plus tard dans la soirée, sur les écrans de la télévision nationale apparaissent les visages de revenants. Les leaders de la société civile, jusque-là considérés comme des pestiférés et frappés d’ostracisme par les médias publics, s’expriment en direct. « Je crois rêver », s’exclame Mokhtar Trifi, président de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH). Il profite de cette tribune pour réclamer la libération immédiate de tous les prisonniers condamnés pour leurs opinions, tandis que Bochra Belhaj Hmida, ex-présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, demande une amnistie générale. De son côté, Neji Bghouri, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), insiste sur le sort des journalistes arrêtés, dont Fahem Boukadous et Ammar Amroussia, et donne libre cours à ses revendications concernant la liberté de la presse. Dans une atmosphère révolutionnaire, le sort de la Tunisie bascule. En cette nuit historique, le régime a d’ores et déjà cédé.

Lors de ses allocutions, les 28 décembre et 10 janvier, Ben Ali avait pourtant tenté de désamorcer le mouvement en maniant la carotte et le bâton. En vain. Ses propositions, insuffisantes ou trop tardives, n’ont pas été à la hauteur d’une révolution en marche. Et cette troisième intervention télévisée a surtout sonné comme un pathétique sursaut ou une tentative désespérée pour sauver l’essentiel – rester au pouvoir encore un peu. Outre ses promesses d’un « changement profond et radical » (voir verbatim p. 16), Ben Ali a dit vouloir tourner la page de la période autoritaire en déclarant qu’il avait été « induit en erreur » par ses collaborateurs. C’est exactement la phrase prononcée par son prédécesseur Habib Bourguiba à la fin des années 1960 pour justifier l’abandon de la politique de collectivisation. À l’époque, ce dernier avait limogé Ahmed Ben Salah et ses partisans. Cette fois, ce sont Abdelwaheb Abdallah, ministre conseiller à la présidence et architecte du système médiatique stalinien en vigueur depuis vingt-trois ans, et Abdelaziz Ben Dhia, ministre d’État et porte-parole du président de la République, qui ont été écartés. La veille déjà, Rafik Belhaj Kacem, le ministre de l’Intérieur, qui incarnait la répression des manifestations, avait été limogé et remplacé par Ahmed Friaa, ancien ministre et universitaire reconnu, réputé libéral.

Pas de quoi désamorcer une colère populaire aux allures de lame de fond. Vendredi, dans la capitale, des dizaines des milliers de personnes marchent sur l’avenue Habib-Bourguiba, devant le ministère de l’Intérieur, pour crier « Non à Ben Ali », « Ben Ali, démission ! ». Les forces de l’ordre dispersent les manifestants à grand renfort de gaz lacrymogènes avant de faire usage à nouveau de leurs armes à feu. Des rassemblements similaires se déroulent dans d’autres villes du pays, donnant lieu à de nouveaux affrontements avec la police. Quant à la grève générale, annoncée par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), elle est maintenue. Le chaos s’installe, dans une atmosphère de fin de règne.

Au volet politique, en revanche, les réactions des trois partis d’opposition autorisés – le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), Ettajdid (« Le Renouveau ») et le Parti démocratique progressiste (PDP) – avaient été, sur le moment, positives. Fait sans précédent, ces opposants avaient été invités jeudi par le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, pour présenter leurs revendications. « Il y a un changement de ton dans le discours de Ben Ali qui peut annoncer un changement politique », soulignait alors Mustapha Ben Jaafar, secrétaire général du FDTL. « Il faut de la volonté pour poursuivre ce dialogue politique afin d’adopter de nouvelles règles du jeu et une nouvelle culture basée sur l’acceptation de l’autre et le droit à la différence. […] Mais il faut aller très vite, car des forces rétrogrades et conservatrices vont essayer de freiner le mouvement. »

Marche inexorable

Mais le mouvement est en marche. Inexorable. Libération des manifestants arrêtés – sauf ceux accusés d’actes graves, de dégradations ou d’incendies –, show télévisé après le discours de Ben Ali… La Tunisie change de visage alors que le président a déjà annoncé la constitution de deux commissions d’enquête. La première concerne « les éventuels dépassements commis lors des incidents » ; on ignore toutefois si elle pourra se saisir de la question de l’usage excessif des armes contre les manifestants, comme le demande la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Navanethem Pillay. La deuxième sera chargée d’examiner « le problème de la corruption et des erreurs commises par certains responsables ». Ces deux organes (confirmés, le 14 janvier par le président par intérim, Mohamed Ghannouchi) devront avoir à leur tête des présidents « réellement indépendants », choisis en accord avec l’opposition, a notamment réclamé Ben Jaafar. Ces annonces s’ajoutent à la promesse de doubler « la capacité d’emploi » en deux ans pour contribuer à résorber le chômage, à l’origine de l’explosion du mécontentement social. Dans son discours télévisé du 10 janvier, le président s’était engagé à créer 300 000 emplois entre 2011 et 2012. Mais ce qui fut à l’origine une jacquerie sociale a déjà muté. Vendredi soir, les Tunisiens, déterminés, aspiraient à autre chose…