Société

Deux Marocains passent des greniers berbères aux geôles de Kadhafi

Deux chercheurs marocains arrêtés par Tripoli pour s’être intéressés de trop près à… la culture amazighe.

Mis à jour le 26 janvier 2011 à 11:37

« Ainsi enduré », toile réalisé par le touareg Hawad. © D.R.

Hassan Ramou et El Mahfoud Asmahri, deux éminents chercheurs de l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam), n’imaginaient pas que leur travail de recherche sur les greniers collectifs berbères les conduirait dans une prison libyenne. Au début de décembre 2010, ils se rendent dans le sud de la Tunisie, dans le village berbère de Tataouine, à l’invitation d’une association amazighe. Le 14 décembre, ils parcourent quelques kilomètres et traversent la frontière libyenne, pour atteindre le village de Nalut, dans le massif de Nefoussa, célèbre pour son imposant grenier.

Le 19 décembre, alors qu’ils s’apprêtent à regagner la Tunisie, ils sont arrêtés par les autorités libyennes. Interrogés sur l’objet de leurs recherches, ils sont placés en garde à vue. Ils ne seront libérés qu’au bout de deux semaines, le 6 janvier, grâce à l’intervention de Rabat. « Ils n’ont pas été maltraités et ont repris leurs activités depuis une semaine », affirme l’Ircam, qui se veut rassurant.

Pour Belkacem Lounes, président du Congrès mondial amazigh (CMA), cette arrestation doit être dénoncée. « Ces chercheurs travaillent pour un institut public créé par le Palais et dépendant directement de lui. En les enlevant en dehors de tout cadre légal, Tripoli a porté atteinte à la souveraineté du Maroc. » Au ministère des Affaires étrangères, on préfère calmer le jeu. « Les deux hommes sont partis sans solliciter d’autorisation ou d’aide du ministère, alors même qu’ils travaillaient sur un sujet très sensible. S’ils nous avaient contactés, nous leur aurions conseillé la plus grande prudence », précise un responsable.

Le régime libyen est connu pour son hostilité à l’égard de la culture amazighe. Les associations, les festivals ou les réunions publiques tournant autour de ce sujet sont interdits, les travaux de recherche sur les Berbères impossibles à mener. « Deux frères libyens, Mazigh et Madghis Bouzakhar, mais également le chanteur amazigh Abdallah Ashini, ont été arrêtés pour, dans le premier cas, s’être intéressé à la question berbère et, dans le second, s’être rendu à un festival berbère. Pour Mouammar Kadhafi, les Amazighs et l’amazighité ne recouvrent aucune réalité. Les autorités libyennes répriment toute forme d’expression venant des ­Amazighs », explique Belkacem Lounes. En novembre 2009, le Marocain Khaled Zerari, vice-président du CMA, avait déjà été refoulé sans ménagement du territoire libyen, alors qu’il se rendait à des funérailles.