Banque

Beac : un scandale en mal de vérité

| Par Jeune Afrique
Siège de la Beac, à Yaoundé.

Siège de la Beac, à Yaoundé. © Diego Ravier pour J.A.

Le 17 janvier 2010, les chefs d’État de la Communauté Économique et monétaire d’Afrique centrale (Cemac) s’engageaient à faire toute la lumière sur les 31 millions d’euros détournés au sein de la banque centrale. Un an après, que fait la justice ?

Enterrée ? Plus d’un an après la révélation par Jeune Afrique, en septembre 2009, d’une vaste opération de détournements de fonds – 31 millions d’euros – organisée depuis le bureau parisien de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) entre 2004 et 2008, l’enquête tourne au ralenti.

Seul un télégramme exhumé par Wiki­Leaks a ramené l’affaire sur le devant de la scène. Le 28 décembre, le quotidien espagnol El País a publié des notes de l’ambassadeur américain au Cameroun adressées en juillet 2009 à Hillary Clinton. Le diplomate y évoque une rumeur d’évasion de 30 millions d’euros des caisses de la Beac. Un document qui a sorti de sa torpeur l’étage de la direction au siège, à Yaoundé, et mis en émoi le bureau parisien de la banque.

Mais sur le fonds, rien n’a changé. Depuis plus d’un an, seuls trois protagonistes sont en détention préventive à la maison d’arrêt de Libreville. Considéré comme le cerveau du scandale, l’ancien comptable du Bureau extérieur de Paris (BEP) de la Beac (de février 1994 à début 2009), Armand Brice Ndzamba, est derrière les barreaux depuis le 6 octobre 2009. Seul ce Gabonais de 45 ans maîtrisait la comptabilité (et le logiciel comptable) du BEP. Il a reconnu des opérations frauduleuses pour un montant de 2 milliards de F CFA (3 millions d’euros). Et a impliqué presque tous les dirigeants de la Beac dans les détournements.

 

Philibert Andzembé   Rigobert Roger Andély

AUDITIONNÉ               AUDITIONNÉ

Sa femme, Marion Karin Leflem, est également sous les verrous. Elle gérait les multiples sociétés de son mari (Ruby Car, Ruby Export, Ruby Phone…), largement nourries par les fonds extorqués à la Beac. Autre complice ­emprisonné à Libreville : le retraité Maurice Moutsinga. Oncle de Ndzamba, il a surtout été son officier traitant à Yaoundé, en tant que directeur de la comptabilité et du contrôle budgétaire de 2000 à 2007. Il est accusé d’avoir couvert les malversations et encaissé des chèques frauduleux pour 540 000 euros.

Coupables ou victimes ?

Hormis ces trois détenus, aucun prévenu ne respire l’air des geôles. Pourtant, près de 140 personnes ou sociétés auraient profité des millions d’euros détournés depuis le BEP. Au total, 2 400 chèques frauduleux ou suspects ont été émis, 38 virements et 1 298 retraits en liquide douteux ont été recensés. « Le dossier est toujours à l’instruction. Des convocations viennent d’être lancées, des auditions auront lieu prochainement. Et de nouvelles personnes pourraient être inculpées », affirme un proche d’Erlyne Damas, la première juge d’instruction du tribunal de Libreville, qui a succédé en août 2010 à Jean Bedel-Moussodou Moundounga, muté à Lambaréné pour occuper le poste de vice-président du tribunal spécialement créé pour lui…

De nouvelles plaintes ont été déposées ces dernières semaines pour démêler tous les fils de cette pompe à finance hors normes. Elles visent deux anciens cadres : le Camerounais Roger Kemadjou et son bras droit de l’époque, le Centrafricain Gaston Sembo-Backonly. Délégué du gouverneur, et donc patron du BEP de 1998 à 2008, Roger Kemadjou est mis en cause pour sa passivité et son manque de discernement. Il a signé des chèques sans trop se poser de questions. « Je n’étais au courant de rien », a-t-il répété aux enquêteurs. Aujourd’hui, l’homme est brisé, dépressif. Suspendu de la Beac après trente ans de services, il n’a pas retrouvé d’emploi. Il vit à Paris, et c’est sa femme qui subvient aux besoins de leur grande famille de cinq enfants.

Question culpabilité, il en va tout autrement de Gaston Sembo-Backonly. Adjoint de Kemadjou de 2000 à 2009, il était le supérieur direct de Ndzamba et aurait court-circuité son chef. Se présentant comme une victime, il est suspendu depuis juillet 2009. « Il ne peut plus quitter le territoire centrafricain. Un avocat vient d’être désigné, l’enquête suit son cours. Tous ceux qui sont impliqués dans les détournements seront poursuivis », insiste Albert Besse, ministre centrafricain des Finances et président du conseil d’administration de la Beac.

Mais les enquêteurs se sont aussi intéressés à l’implication éventuelle des dirigeants de la banque. Pour l’instant, les deux anciens gouverneurs gabonais de la Beac coulent des jours tranquilles. À la tête de l’institution de 1990 et 2007, au plus fort des détournements, Jean-Félix Mamalepot, 70 ans, vit entre Paris et Libreville. Tout au plus reconnaît-il « une responsabilité morale et administrative ». « Tous les comités d’audit m’ont blanchi », ajoute-t-il. De son côté, Philibert Andzembé, qui lui a succédé, a dû se résoudre à lancer les premières plaintes fin 2008, lorsqu’il a compris qu’il ne pourrait pas éviter le grand déballage. Il vit discrètement dans la capitale gabonaise. Débarqué manu militari de la Beac en janvier 2010, il n’a toujours pas, à 54 ans, repris d’activité professionnelle officielle.

  

Jean-Félix Mamalepot       Jean-Pierre Oyiba

   AUDITIONNÉ                   AUDITIONNÉ    

Remercié brutalement au même moment, l’ancien vice-gouverneur de la Beac de 2005 à 2010, le Congolais Rigobert Roger Andely, 57 ans, a regagné Brazzaville. Ancien ministre des Finances de son pays, il prétend cultiver les bananes plantains et les cultures maraîchères dans son village à Boundji, dans le nord du pays. Fréquemment en France, il pourrait enseigner à l’université de Clermont-Ferrand, où il a été formé.

Autre victime (purement collatérale, celle-ci), l’ancien patron de la Banque de développement des États de l’­Afrique centrale (BDEAC), le Centrafricain Anicet-Georges Dologuélé, hésite entre une reconversion dans le privé ou dans une institution financière ­internationale.

Il est plus difficile de tourner la page pour Jean-Pierre Oyiba. L’ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba a démissionné en novembre 2009, lorsque son nom a été cité dans le scandale. Suspecté d’avoir encaissé des chèques émis sur un compte parisien de la Beac pour un montant de 100 000 euros, il était à l’époque, en 2005, le directeur de l’Office des ports et des rades du Gabon (Oprag). Si Jean-Pierre Oyiba n’a jamais été salarié de la Banque, il a été mis en cause en raison de ses relations d’affaires avec Ndzamba. En 2003, Oyiba a investi dans une société de location de voitures en France, Ruby Car, créée par le comptable et qui a profité des millions détournés.

L’honneur perdu d’Oyiba

Aujourd’hui, l’homme est sans doute celui qui a le plus perdu. Blessé, Jean-Pierre Oyiba est parti dans une longue et onéreuse croisade pour sa réhabilitation. Il se bat pour son honneur et pour retrouver les grâces d’Ali Bongo Ondimba. Un pari difficile. Il n’a pas hésité à financer une campagne de presse pour redorer son image et assurer sa défense en s’offrant toutes les pages d’un magazine en novembre 2010.

Un destin qui tranche avec la situation de l’actuel ministre des Finances du Tchad, Gata Ngoulou. Le nom du secrétaire général de la Beac entre 1998 et 2008 revient tout au long de l’instruction. C’est lui qui, à chaque fois, a donné son feu vert pour réapprovisionner les caisses du BEP. Jamais inquiété, il a pourtant passé plusieurs commandes à des sociétés contrôlées par Ndzamba.

   

Roger Kemadjou           Maurice Moutsinga      Armand Brice Ndzamba

  AUDITIONNÉ                   INCARCÉRÉ                  INCARCÉRÉ           

Tout ce beau monde risque-t-il un jour de se voir réuni sur les bancs d’un tribunal ? « En toute sincérité, il y a matière à faire un procès avec tous les acteurs », a confié à Jeune Afrique le juge d’instruction écarté, Jean-Bedel Moussodou Moundounga. Mais les procédures judiciaires iront-elles à leur terme ? On peut en douter, même à Paris. L’argent public volatilisé sera-t-il récupéré un jour ? On peut craindre que les chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) se contentent du coup de balai orchestré à Bangui en janvier 2010 et des quelques têtes qui sont tombées. Officiellement, tout rentre dans l’ordre. Fortement encadrée par le Fonds monétaire international, la Beac met en place tous les dispositifs de contrôle pour verrouiller ses comptes et tirer les leçons du scandale. Alors pourquoi revenir sur la place publique avec un procès ?

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte