Politique

Le retour des zombies haïtiens

Après un quart de siècle d’exil en France, Jean-Claude Duvalier a surpris tout le monde en rentrant à Port-au-Prince, où il a aussitôt été inculpé. Et maintenant, c’est Jean-Bertrand Aristide qui s’annonce, depuis l’Afrique du Sud...

« Et si la terre tremblait de nouveau ? » s’interrogeait, le 10 janvier, le quotidien Le Nouvelliste. C’était presque une prophétie : un an après le séisme du 12 janvier 2010, la terre a bel et bien tremblé – symboliquement, bien sûr – quand, le 16 janvier, en fin d’après-midi, Jean-Claude Duvalier a foulé le tarmac de l’aéroport Toussaint-Louverture de Port-au-Prince, s’est agenouillé au pied de l’avion d’Air France dans lequel il était monté à Paris, puis a embrassé la terre que lui et son clan ont, ­trente ans durant, abreuvée du sang de leurs compatriotes.

Soudain, nombre d’Haïtiens ont eu l’impression d’être projetés un an en arrière. « Quand j’ai entendu la nouvelle à la radio, j’ai ressenti les mêmes émotions que lors du séisme. On ne s’y attendait pas, tout le monde est très choqué », raconte Claire-Lise Zaugg, principale animatrice de la Plate-Forme Haïti de Suisse, dont l’objectif est ­d’obtenir de la ­Confédération helvétique qu’elle remette à l’État haïtien les fonds de l’ancien dictateur placés dans ses banques. « Quel symbole ! » s’exclame un journaliste. Dans un monde idéal, les Haïtiens auraient dû, ce 16 janvier, élire leur nouveau président et repartir sur de nouvelles bases ; las, le second tour de la présidentielle a été reporté sine die, les résultats du premier tour étant ­toujours contestés par la plupart des candidats ainsi que par la communauté internationale. Au lieu de cela, ils ont eu droit au retour d’un ancien tyran. Et au réveil des démons du passé.

Le régime Duvalier, c’est un monstre à deux têtes. Avant Jean-Claude, ce fut François, son père, alias Papa Doc. Un visage à la Aimé Césaire : cheveux poivre et sel coupés court, lunettes à la monture imposante, allure de gentleman du XIXe siècle. Des idées tranchées à la baïonnette, qui le conduisirent à soutenir le « noirisme » (le pouvoir aux Noirs plutôt qu’aux mulâtres). Et, surtout, une poigne de fer. Entre 1957 et 1971, Papa Doc régna sans partage sur son pays, faisant arrêter et disparaître les opposants, donnant les pleins pouvoirs aux Volontaires de la sécurité nationale, les tristement célèbres Tontons Macoutes.

À sa mort, en 1971, Jean-Claude (Baby Doc), son seul fils, lui succède. C’est à l’époque un gamin de 19 ans à l’allure de nourrisson – rond comme un ballon de baudruche, que la fine moustache parvient à peine à vieillir. Selon la légende, il n’aurait pas voulu de cet héritage. Il a pourtant fini par l’assumer avec un certain zèle, reprenant sans états d’âme les méthodes de son père, tant en matière de répression que de détournement des fonds publics. Combien d’opposants ont-ils disparu sous le règne des Duvalier, père et fils, après, pour certains d’entre eux, un séjour dans l’enfer de la prison de Fort-Dimanche ? Les chiffres varient entre 30 000 et 50 000. Combien de dollars ont-ils été détournés ? Lorsqu’il a fui Haïti, le 7 février 1986, vomi par son peuple et lâché par ses amis américains et français, Baby Doc aurait emporté dans ses valises plusieurs centaines de millions de dollars. Cent vingt, ont prétendu, l’année suivante, les autorités haïtiennes. Beaucoup plus, sans doute…

Comptes bloqués

De fait, ses premières années d’exil en France (après le refus des Américains de l’accueillir) furent fastueuses. Une villa sur la Côte d’Azur protégée par des vigiles et des chiens… Des achats sans nombre de bijoux, de robes haute couture et de voitures de luxe… À Chambéry (Savoie), où il venait d’atterrir après sa fuite, alors que les autorités françaises lui cherchaient en vain une terre d’accueil en Afrique, des témoins ont vu une nuée de porteurs de valises prenant en toute hâte le chemin de la Suisse pour placer l’argent mal acquis des Duvalier. Mais la Confédération sait parfois se souvenir que la morale existe. Dès 1986, elle se met en tête de restituer cet argent à Haïti. Les millions détournés (5,6 si l’on compte en euros) par les Duvalier sont, aujourd’hui encore, bloqués.

Rapidement, les choses se gâtent. Baby Doc s’efforce de se faire oublier, mais omet de payer ses factures. Sa femme le quitte, des créanciers portent plainte : il se retrouve dans un trois-­pièces à Paris. Sans papiers, après le refus de la France de lui accorder le droit d’asile. Et sans passeport, jusqu’à ce que le gouvernement de Gérard Latortue, en 2004, finisse par lui en délivrer un. Selon Gérald Bloncourt, un artiste exilé en France, Baby Doc aurait à plusieurs reprises tenté de rentrer au pays, mais « à chaque fois, nous avons donné l’alerte et il a dû renoncer ». En revanche, les plaintes déposées contre lui pour crimes contre l’humanité n’ont jamais abouti. En 1999, le parquet les a classées sans suite. « La France l’a toujours protégé », estime le militant.

Le soutien de Martelly

Assuré de couler des jours tranquilles dans l’Hexagone, pourquoi Duvalier (59 ans) a-t-il pris le risque de rentrer au pays ? « Personne ne sait encore ce que nous réserve ce retour inexpliqué », reconnaît Frantz Duval, le rédacteur en chef du Nouvelliste. Est-il à ce point ruiné, comme certains, à Paris, le laissent entendre ? Avait-il le mal du pays, lui qui, en 2007, se disait « brisé par l’exil » – à tel point qu’il s’était flagellé en public en demandant solennellement pardon à son peuple ? Ou a-t-il tenté un coup politique, espérant mettre à profit ces temps d’incertitude ? « Quand Jean-Claude voit la situation de son pays, il se dit : après tout, pourquoi pas moi ? » expliquait, en 2007, Me Sauveur Vaisse, son ancien avocat. C’était avant le séisme, le choléra et l’impasse politique…

Cette thèse assez folle effraie les anciennes victimes de la dictature et inquiète les chancelleries. Certes, le courant duvaliériste, réuni au sein du Parti de l’unité nationale (PUN), reste confidentiel. Et il y a peu de chances pour que le scénario décrit par celui qui se présente comme le porte-­parole de Baby Doc, Henri-Robert Sterlin, se réalise. « Il faut tout bouleverser pour qu’on annule les élections. Et qu’après il y en ait de nouvelles, où Duvalier se présente. Et là, bingo ! » a-t-il déclaré à la presse, avant d’être démenti par Duvalier lui-même.

Mais les duvaliéristes croient pouvoir compter sur un atout de poids – « un allié », selon eux : Michel Martelly. Le chanteur, arrivé en troisième position au premier tour, mais qui conteste les résultats, fut proche par le passé des conservateurs qui entendaient perpétuer le « duvaliérisme sans Duvalier ». Aujourd’hui, Martelly n’exclut pas, s’il est élu, de travailler avec l’ancien « président à vie » : « Je prône la clémence et l’inclusion », dit-il.

S’il veut jouer un rôle, Duvalier devra toutefois éviter la case prison. Deux jours après son arrivée, il a été inculpé de corruption, détournement de fonds et association de malfaiteurs. Des plaintes ont en outre été déposées à son encontre pour crimes contre l’humanité par d’anciens prisonniers politiques. Il se trouve aujourd’hui sous le coup d’une interdiction de quitter le pays.

Dans ce contexte, « la menace, ce n’est pas Duvalier, c’est Aristide », juge un diplomate européen. Car bientôt, c’est une secousse d’une ampleur plus grande encore qui pourrait frapper le pays. Trois jours après le retour de Baby Doc, Titid – Jean-Bertrand Aristide, 57 ans – annonçait son arrivée prochaine depuis Johannesburg. Ce n’est pas la première fois que l’ancien président, obligé de fuir en 2004 sous la pression de son peuple, mais aussi des Français et des Américains, exprime son souhait de retrouver sa patrie. « Mais cette fois, c’est sérieux, affirme Lionel Étienne, un cadre du parti d’Aristide, le Fanmi Lavalas. Nous préparons son arrivée. »

Armée de sans-grades

À Port-au-Prince, la perspective de l’ancien prêtre sortant de l’aéroport Toussaint-Louverture sous les acclamations en fait frémir plus d’un, qui craignent le retour des Chimères, ces gangs armés auxquels Aristide avait donné carte blanche. « Cette fois, ce ne sont pas deux cents personnes qui l’attendraient, comme avec Duvalier, mais des milliers », pense Rosny, un chauffeur de taxi de la capitale qui compte parmi ses partisans.

Aristide risque lui aussi des poursuites judiciaires. Selon Washington, il aurait trempé dans le trafic de drogue. Mais, à la différence de Baby Doc, il peut compter, en Haïti, sur une véritable armée de sans-grades qui, dans les quartiers abandonnés, croient encore en lui. Interdit lors des deux derniers scrutins, son parti affirme être ­majoritaire, et, en l’absence de sondages, les observateurs ne sont pas loin de le penser. Car même si son mouvement s’est décomposé au fil des années (plusieurs courants se disputent son héritage) et malgré la déception engendrée par son dernier mandat, Titid reste populaire. « C’est un grand orateur. Un leader comme le pays en manque aujourd’hui, le seul capable de guider le peuple », juge Lionel Étienne, qui rappelle que l’« avalanche » promise par Aristide dans les années 1980 n’a pas fini son œuvre. Elle était censée entraîner sur son passage tous les mauvais souvenirs des années Duvalier…

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