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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les secrets d'une révolution»

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Politique

Jours d’angoisse à Hammam Sousse, fief du président déchu

Dans le fief de l’ex-président, ravagé par les émeutiers et les milices, les habitants sont partagés entre le soulagement et la crainte d’être assimilés à des partisans du clan Ben Ali.

« Heureusement, la récolte des olives est terminée. Au moins ça de sauvé. » La fatigue et la lassitude se lisent sur le visage de Bouraoui. Il a passé les derniers jours à surveiller son dépôt, qui jouxte l’établissement Peugeot brûlé par des émeutiers le 15 janvier au lendemain de la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali. Autour de lui, un petit groupe silencieux hoche la tête. Ils sont atterrés par le déferlement de violences dont a été le théâtre Hammam Sousse, fief de la famille de l’ancien président de la République.

Terre brûlée

Trois jours après, Khira a bien du mal à parler, elle est encore en état de choc. « Nous ne sommes que des petites gens, je suis femme de ménage… Le pire, c’est la peur, je ne dormais plus, cela tirait de partout, on aurait dit l’Intifada ! » Tous témoignent de moments d’effroi quand les milices entretenues par la famille Ben Ali ont semé le chaos dans la ville et la région, pratiquant la politique de la terre brûlée en incitant aux pillages et en tirant sur les civils avant d’affronter l’armée et d’être acculées à la reddition. « Et dire que les gens croient que nous étions des privilégiés ! Pas du tout, la famille se servait sans jamais payer quoi que ce soit. Tout juste faisions-nous un peu de chiffre avec les touristes… Et maintenant comment arranger tout ça ? », se demande encore Bouraoui en contemplant les éclats de verre et les gravats qui jonchent la rue.

Hammam Sousse est une bourgade du Sahel, enclavée entre la station balnéaire de Port El Kantaoui et Sousse. D’importantes entreprises ont implanté leurs usines sur le territoire de la commune. Rien d’étonnant à cela puisque « La famille », comme on désigne ici le clan Ben Ali, a des intérêts dans toute l’activité locale, qui de fait était florissante. Si sur le front de mer, des hôtels et des villas cossues soulignent l’aisance d’une caste de privilégiés, à l’intérieur, la ville est sans cachet.

Aujourd’hui, elle est exsangue ; les rues sont désertes et le silence est pesant. Quelques cafés ont levé leur rideau, mais la plupart des commerces sont fermés. Des hommes tentent de se rassurer entre eux : « Tu verras, Jgham [nouveau ministre du Commerce et du Tourisme, lui aussi natif de la région] va ramener les touristes ; il faut être confiants, restons solidaires. » Mais cela ne va pas franchement de soi. L’un d’entre eux était dans les bonnes grâces de l’une des sœurs de Ben Ali. « Oui, je les connaissais bien, mais si on doit me couper la tête pour des petites faveurs, il faut en faire autant avec la moitié du pays ! » s’exclame-t-il.

Luxe ostentatoire

Une pharmacienne, originaire de Tunis, raconte : « Depuis vendredi [14 janvier], tout est bloqué, mais j’ai quand même gardé mon officine ouverte, c’est un devoir. Nous avons vécu dans la terreur, les miliciens étaient à côté, nous avons essuyé des tirs nourris et si le calme est revenu, la tension reste palpable. Ici, les Ben Ali sont honnis. Ils ont certes créé des emplois, mais leur mainmise sur la vie économique était telle que personne ne pouvait rien entreprendre sans passer par eux. De plus, le luxe ostentatoire dans lequel ils vivaient était une véritable insulte à la population en regard de sa misère. C’est leur morgue que les gens ont très mal vécue, tout en se taisant. En revanche, il y a des Ben Ali qui ont su garder les mains propres, il faut éviter les amalgames. Les priorités sont ailleurs que dans la chasse aux sorcières. De nombreux membres du clan, les pires, ont été arrêtés. » Mais Hammam Sousse se demande où est passée la première épouse de Zine el-Abidine Ben Ali qui résidait à deux pas et que tous appréciaient.

À présent, il faut reconstruire et tourner la page. Un jeune homme de 22 ans pousse une brouette chargée de briques : « On doit déblayer les rues et réparer les dégâts. Le café où je suis serveur va rouvrir, alors je donne un coup de main. La liberté d’expression avec le ventre vide ne mène pas loin. » 

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