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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les secrets d'une révolution»

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Politique

Fethi Benslama : « Plutôt le feu que le déshonneur »

Fethi Benslama : sous la dictature, "les relations entre les personnes devenaient exécrables". © D.R.

« Examinons la signification du déclenchement. Au départ, il y a l’acte d’un individu, Mohamed Bouazizi, qui ne s’est pas simplement suicidé mais s’est auto-sacrifié. C’est le sens de l’immolation de soi publique. Avec quoi ce sacrifice est-il entré en résonance, sinon avec le joug que subissait le peuple depuis des années ? On peut certes évoquer les conditions socio-économiques. Mais on retrouve cela dans beaucoup de pays, où la misère est parfois bien pire, et ne provoque pas pour autant de soulèvement. Il faut donc chercher ailleurs, notamment du côté de ce que j’appellerai la restitution du désir politique.

Ce désir est bien plus qu’un désir de changement. Pour le comprendre, il faut revenir en arrière. Ces dernières années, quand je revenais en Tunisie, j’étais frappé par la plainte continuelle de mes interlocuteurs. Ils témoignaient sans cesse du mécontentement qu’ils avaient d’eux-mêmes et de la vie commune, où les relations entre les personnes devenaient exécrables. Cela se manifestait par une agressivité inhabituelle dans ce pays. Ce sont des signes parmi beaucoup d’autres d’une désagrégation du lien social.

Cette mésestime de soi est un élément essentiel. Car elle signifie que les gens se considèrent comme indignes à leurs propres yeux. Ils savent qu’ils acceptent l’inacceptable. On supporte une telle situation, mais qu’est-ce qui la rend insupportable ? L’inacceptable, c’était en particulier trois choses : un haut édifice de mensonges sur la démocratie, l’état de droit, l’excellence, etc. ; la crapulerie du cercle dirigeant devenue très visible ; et, c’est très important, cette jouissance ostentatoire de possédants qui jettent les signes de leur richesse à la figure des autres. Bref, on tendait au peuple un miroir de mépris.

Les gens étaient amenés à se sentir mesquins, et à recourir à des vilenies pour survivre : trafiquer, corrompre, se faire pistonner, etc. L’image de soi est atteinte, ce qui représente une déchéance de l’idéal. Un excès d’idéalisation rend fanatique, mais un défaut d’idéalité engendre le sentiment d’indignité.

Ce rabaissement conscient, et en partie inconscient, a été confronté tout à coup à l’acte de Bouazizi, acte qui renvoie à l’idéal le plus élevé : se sacrifier pour sa dignité. Chacun pouvait donc s’identifier à lui et se rehausser à ses propres yeux. Il montrait que le sentiment d’indignité pouvait être dépassé, en mettant en acte cette phrase célèbre de la femme d’Hasdrubal, qu’on a tous apprise à l’école : “Plutôt le feu que le déshonneur.”

En somme, les Tunisiens qui se sont soulevés ont mis un Bouazizi à la place de leur idéal d’eux-mêmes. C’est à peine un jeu de mots : ils ont flambé.

Voilà pourquoi son geste, comme le battement d’une aile de papillon qui peut provoquer un cyclone selon la théorie du chaos, a eu un tel effet. Il a réveillé le désir politique, celui d’une communauté qui veut retrouver sa dignité. Car l’estime de soi ne s’obtient que dans un rapport à l’autre, aux autres. La dignité personnelle passe par celle de l’autre. »

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Fethi Benslama est psychanalyste, professeur de psychopathologie, directeur de l’UFR Sciences humaines cliniques à l’université Paris-Diderot. Il est l’auteur de Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (Flammarion, 2006).

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