Défense

Sénégal : impossible dialogue à Ziguinchor

| Par Jeune Afrique
Manifestation de l'opposition pour la reprise du processus de paix, le 14 août 2010, à Dakar.

Manifestation de l'opposition pour la reprise du processus de paix, le 14 août 2010, à Dakar. © Seyllou/AFP

Le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), en proie à une lutte de leadership, a reporté pour la énième fois ses assises. Pendant ce temps, depuis la mi-décembre 2010, les violences se multiplient dans le sud du Sénégal. Et l’État garde le silence.

Abdoulaye Wade n’a plus mis les pieds en Casamance depuis mars 2009. C’était peu avant les élections locales, finalement marquées par une percée historique de l’opposition. Insouciant, il battait alors campagne pour sa formation, le Parti démocratique sénégalais (PDS). Neuf ans après avoir promis de « régler en cent jours » le conflit qui sévit dans la région sud du pays depuis 1983, et cinq ans après la signature d’un accord de paix historique entre l’État et le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), le pari semblait tenu.

Pourtant, quelques mois plus tard, en juin, puis en septembre 2009, de violents incidents opposaient de nouveau des éléments du MFDC aux soldats de l’armée régulière. Une reprise des hostilités qui a même conduit cette dernière à pilonner, en mars 2010, plusieurs positions du mouvement indépendantiste, à quelques encablures de Ziguinchor, la capitale régionale de la Basse-Casamance. Face à la dégradation de la situation, le président Wade s’était alors dit prêt à discuter avec le commandant César Atoute Badiate, considéré comme le chef d’Atika (« combattant », en langue diola), l’aile militaire du MFDC.

Depuis, le chef de l’État ne s’est plus exprimé publiquement sur le dossier casamançais, alors que les exactions attribuées au MFDC sont devenues récurrentes et que, depuis la mi-décembre, treize soldats ont péri dans des affrontements. Quant aux victimes civiles et « rebelles », leur nombre est inconnu. Malgré le déploiement de renforts militaires sur les grands axes routiers, notamment sur la RN 4 en direction de Dakar, fin janvier, les braquages et les vols de bétail continuent.

Voir les lieux des derniers affrontements majeurs (cliquer pour agrandir).

Si nul n’ignore qu’il est plus que temps de trouver une solution à cette crise, le retour à la table des négociations reste problématique.

Extrême confusion

L’État ne montre, certes, guère d’enthousiasme dans la gestion de ce dossier épineux, mais l’incapacité du MFDC à se retrouver lui-même pour réorganiser le mouvement et désigner le successeur du leader historique, l’abbé Augustin Diamacoune Senghor (décédé au début de 2007 à l’âge de 79 ans), constitue un sérieux blocage. Sans chef, pas d’interlocuteur pour les autorités, qui peuvent ainsi maintenir le statu quo au détriment, malheureusement, des populations, en proie à la peur et à la misère.

Après maints reports depuis 2005, les assises du MFDC, qui devaient se tenir au stade Aline-Sitoé-Diatta de Ziguinchor du 14 au 16 janvier et permettre au mouvement de se choisir un dirigeant, ont été encore repoussées de deux mois (a priori, du 25 au 27 mars). Ce rendez-vous avait été fixé et annoncé – depuis la France, où il est installé – par Jean-Marie François Biagui, l’un des chefs politiques supposé du mouvement, qui en compte… cinq. Les quatre autres ont bien entendu refusé de répondre à l’invitation. « Biagui n’a aucune légitimité. Il n’a pas le droit de convoquer qui que ce soit », s’insurgent à l’unisson l’ex-porte-parole du mouvement, Abdou Elankine Diatta, et un cadre du Groupe de contact sur la Casamance (GC), composé de seize membres du MFDC. L’« entente » de ces derniers s’arrête d’ailleurs là.

Abdou Elankine Diatta estime en effet que les trois ailes (intérieure, extérieure et combattante) du mouvement ne peuvent se retrouver qu’en terrain neutre, en Europe ou aux États-Unis. Pour les camarades de Louis Tendeng, le coordonnateur du GC, les assises doivent avoir lieu en Gambie ou en Guinée-Bissau, deux pays frontaliers de la Casamance connus pour abriter des nationalistes casamançais. Notamment le chef militaire du front nord, Salif Sadio, que l’on dit être sous la protection du président gambien, Yahya Jammeh, et celui du front sud, César Atoute Badiate, retranché à Kassolol, à la frontière bissau-guinéenne. Selon un cadre du GC, aucune rencontre ne sera organisée par les partisans de Biagui, car le GC serait le seul, aujourd’hui, à entretenir des liens étroits avec Atika et le seul capable de mobiliser Badiate et ses lieutenants. Ce que démentent évidemment les autres tendances.

La fin du MFDC ?

De toute façon, Badiate ne fait pas non plus l’unanimité. Ses hommes évitent d’ailleurs de s’aventurer sur le front nord, où sont postés les sbires de Sadio, qui n’hésitent pas, dans le meilleur des cas, à les livrer aux forces de sécurité gambiennes. En outre, selon Abdou Elankine Diatta, l’article 7 du code du combattant lui interdit de se mêler des affaires politiques. Quoi qu’il en soit, en mars 2010, César Atoute Badiate avait lancé au gouvernement un appel au dialogue. Il avait même sollicité une intervention de l’archevêque de Dakar, le cardinal Théodore Adrien Sarr, et du grand imam de Bignona, Fansou Bodian, auprès du chef de l’État. Lequel a reçu les religieux quelques mois plus tard. Et depuis, plus rien. « Ça avance… », dit-on sans grand enthousiasme dans la capitale comme à Ziguinchor. En attendant, en tout cas, le front sud est relativement calme. Les attaques survenues ces dernières semaines ont été perpétrées dans le nord de la Casamance et seraient le fait des éléments de Salif Sadio en quête de vivres et de liquidités.

Alors que les chances s’amenuisent de voir se tenir des assises du MFDC regroupant l’ensemble des factions, la cause indépendantiste ne semble plus faire d’émules. À l’exception d’Abdou Elankine Diatta et de Nkrumah Sané (basé en France et considéré comme le chef de l’aile extérieure), d’autres cadres se réclamant du MFDC refusent de se prononcer en sa faveur. « Allons à la table des négociations, ensuite on verra », disent-ils. Ils savent pourtant que, sans assises, il n’y aura pas de négociations avec l’État, lequel a toujours déclaré haut et fort qu’« on ne touchera jamais à l’intégrité territoriale du Sénégal ». Chacun d’entre eux continue pourtant de croire en son leadership, tout en fustigeant de temps à autre l’attitude d’Abdoulaye Wade, qu’ils qualifient de « légère ».

Quant aux combattants, dont le nombre, estimé à 1 500 dans les années 1980, ne serait plus que de quelques centaines, ils s’interrogent de plus en plus sur le sens de leurs actions, qui s’apparentent désormais plus à des actes de grand banditisme qu’à un combat idéologique. Si les « rebelles » organisent encore des razzias contre les populations, comme le 13 janvier, lorsque 200 hommes ont braqué des véhicules aux alentours de Bignona, la cause indépendantiste est bel et bien dépassée. Ce qui sonne, peut-être, le glas du MFDC…

Oubliés de la République

Face à la confusion qui règne au sein du mouvement, l’État semble avoir compris qu’il a plus à gagner à poser les bases d’un développement durable en Casamance, une région aux potentialités énormes (14 % du territoire national) et considérée comme le grenier et le verger du pays, qu’à multiplier les déclarations d’intention. Petit à petit, les choses se mettent d’ailleurs en place.

Depuis 2007, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance, dotée d’un budget initial de 10 milliards de F CFA (15,25 millions d’euros), a construit plusieurs écoles et postes de santé. Le Centre national d’action antimines au Sénégal tente, tant bien que mal, de réinsérer quelque 700 victimes handicapées. Les États-Unis, à travers l’Usaid, participent à la construction d’infrastructures. Mais c’est surtout le lancement, l’an dernier, du Programme d’appui au développement économique de la Casamance (Padec), soutenu par la coopération canadienne, qui suscite de l’espoir parmi les populations, en particulier chez les anciens déplacés, qui regagnent petit à petit les zones déminées. Dans les cinq ans, le Padec doit financer des projets agricoles à hauteur de 8,5 milliards de F CFA. De quoi, enfin, faire en sorte que les Casamançais ne se sentent plus oubliés.

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