Défense

La Belgique dans une mauvaise passe

Manifestation à Bruxelles, le 23 janvier pour exprimer le ras-le-bol de la crise politique belge.

Manifestation à Bruxelles, le 23 janvier pour exprimer le ras-le-bol de la crise politique belge. © AFP

Le royaume belge n’a pas de gouvernement depuis près de huit mois. Pour tenter de débloquer la situation, des voix nombreuses se font entendre. Mais les « indépendantistes » flamands jouent la politique du pire. Jusqu’à quand ?

Si c’est une blague, elle n’est pas drôle : cela fait maintenant plus de sept mois que la Belgique n’a pas de gouvernement. Depuis les élections législatives du 13 juin 2010, les partis politiques n’ont pu se mettre d’accord pour former une coalition viable. Certains Belges n’ont d’autre recours que l’humour pour dénoncer une situation proprement surréaliste – le surréa­lisme étant d’ailleurs une spécialité du pays de Magritte et de Delvaux. Ainsi, l’acteur Benoît Poelvoorde vient-il de lancer un appel insolite : il demande à ses compatriotes de ne plus se raser tant qu’un gouvernement ne sera pas formé. Arborant lui-même une barbe de plusieurs jours, Poelvoorde a déclaré : « Tous ceux qui pensent qu’il est grand temps que nous ayons un gouvernement doivent se joindre à moi. Laissons pousser notre barbe et l’on saura que nous sommes tous solidaires d’une Belgique unie et qui s’en sort, une Belgique… au poil. »

Plus sérieusement, et prenant peut-être exemple sur la « révolution Facebook » des Tunisiens, des jeunes Belges ont réussi à mobiliser, via les réseaux sociaux, plus de trente-cinq mille personnes dans les rues de Bruxelles, le 23 janvier, pour exprimer leur « honte ». Des délégations venues du nord du pays ont montré que ce sentiment commence à être partagé par les Flamands, bien que ce soient surtout les exigences de la Nouvelle Alliance flamande (N-VA) qui bloquent la situation : le parti de Bart De Wever n’a rien concédé, alors que les partis francophones ont accepté la régionalisation partielle de l’impôt et le transfert de nouvelles compétences vers les régions.

Ces compromis constituent pour certains observateurs autant de glissements vers l’éclatement de la Belgique, ce qui est d’ailleurs l’objectif ultime de De Wever. Et pourtant, celui-ci refuse de bouger et de permettre la formation d’un gouvernement de coalition. Fort du chiffre historique de près de 30 % des suffrages obtenus en Flandre – jamais un parti « indépendantiste » n’avait remporté la victoire dans un scrutin fédéral –, fort de son titre d’homme politique le plus populaire en Flandre si l’on se base sur le nombre de « voix de préférence », De Wever joue la politique du pire. On se souvient qu’en mai 2010 il avait exigé la suppression de la Région bruxelloise, à 90 % francophone, et préconisé la mise sous tutelle de Bruxelles, qui est quand même la capitale du pays et de l’Europe…

Johan Vande Lanotte, le socialiste flamand nommé « conciliateur » par le roi Albert II n’est pas parvenu à trouver une sortie à cette crise qui s’éternise. Les Belges devront sans doute retourner aux urnes. Mais pour quoi faire ? Tous les sondages indiquent qu’une nouvelle consultation donnerait à peu près les mêmes résultats que la précédente. Ce serait alors un saut dans l’inconnu : aucun pays démocratique ne s’est trouvé dans une telle situation dans l’histoire récente de l’Europe.

Que pourrait-il alors se passer ? Il y a deux types de scénarios.

1. Le divorce à l’amiable

Wallons et Flamands négocient la scission comme le firent les Tchèques et les Slovaques en 1992, comme est en train de le faire aujourd’hui le sud du Soudan. Mais il suffit d’analyser la situation économique et sociale du pays, il suffit de se pencher sur une carte ou d’examiner le système fiscal pour voir que la tâche sera difficile, pour ne pas dire impossible. Comment répartir la dette (elle atteint 110 % du PIB de la Belgique) ? Que faire de l’armée ? Et du roi ?

Et surtout, il y a Bruxelles. Celle-ci est enclavée en Flandre, mais constitue une région à part entière et est à 80 % francophone. Certains réclament déjà un couloir pour assurer une continuité territoriale avec la Wallonie. Le mot « couloir » ayant de fâcheuses connotations (il évoque celui de Dantzig, qui ne fut pas pour rien dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale), les Flamands poussent déjà les hauts cris. Et que faire des communes néerlandophones aujourd’hui incluses dans le Grand Bruxelles ?

2. La Flandre déclare unilatéralement son indépendance

Mais de nouveau se pose la question cruciale : quid de Bruxelles ? La capitale fédérale est également capitale de la Flandre (curieusement, la capitale de la Wallonie est Namur). Peut-on imaginer les Flamands céder leur capitale aux Wallons ? D’autre part, rien ne dit que les Bruxellois, dont la plupart ont une forte identité qui transcende le tête-à-tête conflictuel des deux régions, accepteraient de se fondre dans la Wallonie. On s’orienterait alors vers une Belgique résiduelle formée de la Wallonie et de Bruxelles. Mais celle-ci est enclavée dans la Flandre… Et de nouveau se poseraient les problèmes de la dette, de l’armée, du roi, etc.

Quant au scénario « rattachiste », qui verrait les Wallons demander la fusion de leur territoire dans la République française, il n’est pris au sérieux par aucun commentateur, même s’il a quelques partisans dans le sud du pays : le Rassemblement Wallonie France n’y a recueilli que 2 % des voix aux dernières élections. Film dans le film : les soixante-dix mille germanophones (l’allemand est la troisième langue officielle de la Belgique) demanderaient leur rattachement à la République fédérale…

Au vu de ces problèmes redoutables, de ces scénarios improbables, du blocage de la situation, de la surenchère entre le N-VA et ses adversaires, on en viendrait presque à oublier un détail qui donne à réfléchir : la crise belge, qui, sous une forme ou une autre, dure depuis des décennies, n’a jamais fait couler une seule goutte de sang. Et ça, ce n’est pas une blague : c’est un miracle.

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