Politique

Tunisie, que ma joie demeure !

Par Gérard Haddad

Scènes de joie au lendemain de la révolution tunisienne.

Scènes de joie au lendemain de la révolution tunisienne. © AFP

Né à Tunis en 1940, Gérard Haddad est psychiatre et psychanalyste. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Lacan et le judaïsme (Desclée de Brouwer, 1996), Musulmans contre islam ? (Cerf, 2006), Le Péché originel de la psychanalyse (Seuil, 2007), ainsi que de traductions d'oeuvres du philisophe israélien Yeshayahou Leibowitz.

La Tunisie, mon pays natal, m’aura procuré en ces quelques semaines une de mes joies les plus pures. Le petit pays, regardé hier avec condescendance, s’est hissé d’un coup à l’avant-scène de l’Histoire dans un acte aux conséquences à ce jour incalculables.

N’en déplaise à Tahar Ben Jelloun, la révolution tunisienne est bien une révolution, et sans doute l’une des plus importantes des temps modernes. Pourquoi ? Parce que ce peuple merveilleux de gentillesse, d’intelligence et de maturité, si imprégné de foi musulmane, a compris, comme le disait mon maître Yeshayahou Leibowitz, que ce sont les hommes, et non Dieu, qui font l’Histoire.

Ce n’est pas seulement la coque dure de la tyrannie qui a été fendue par un majestueux éclair, mais aussi la carapace de résignation, de comportement de troupeau désabusé, de mektoub ash’arite, pour libérer une parole vraie, magnifique. Beauté d’un peuple qui se soulève pour les sublimes valeurs de dignité, de justice, de liberté, beauté que les magazines français ont illustrée par celle de ces visages féminins radieux se hissant au-dessus de la mêlée et l’incarnant. « Qu’elle est belle notre révolution ! » me disait un ami. Comment ne pas vivre dans la joie ce moment de grâce ?

Cette émotion du Juif de Tunisie que je suis et qui habite sous son ciel une bonne partie du temps est-elle partagée par sa communauté, ces « Tunes » dont l’attachement au pays du Jasmin est connu ? Au-delà des figures connues de l’opposition, les Naccache, les Bessis, etc., qu’en pense la petite communauté tune ?

Certains exultent de Paris à Netanya [Israël], d’autres feignent l’indifférence. J’ai reçu l’autre jour un coup de fil de Jérusalem, d’une amie qui croyait avoir tourné sa « page tunisienne » et qui me disait son incompréhensible émotion, émotion qu’elle partageait avec d’autres Tunes comme elle, qu’elle suivait jour après jour, heure après heure à certains moments, ce feu de brousse parti de Sidi Bouzid pour atteindre la capitale.

« Je ne comprends pas cette émotion, me disait-elle.

– C’est le retour du refoulé », lui ai-je répondu.

Il n’est pas facile d’être une petite minorité, prise entre le marteau et l’enclume. Le crâne du chauve est plus proche de Dieu, dit un proverbe tunisien, plus proche des coups qui peuvent s’abattre sur lui. Les minorités de partout ménagent les pouvoirs en place. Et puis, l’ingratitude est l’un des sentiments les plus laids.

Quand les historiens, plus tard, feront le juste bilan des années de tyrannie, pourront-ils négliger les mesures en faveur de la communauté juive résiduelle ? La restauration de certains lieux de culte, et d’abord de l’imposante synagogue au cœur de Tunis, la protection de son cimetière et de la Ghriba [synagogue de Djerba], l’accueil officiel fait au grand rabbin de France… Le monde est-il tout noir ou tout blanc ? N’y a-t-il pas aussi des nuances ?

Mais en définitive, la grandeur de notre révolution, c’est qu’elle n’est pas seulement une révolution « contre » : contre la corruption et l’accaparement des richesses, contre le bâillon de la parole publique, contre un bouc émissaire extérieur. Elle est d’abord une révolution « pour » : pour la dignité, pour la liberté, pour la démocratie, pour la tolérance, pour la justice, pour l’émancipation des femmes. Comment mon cœur ne défaillirait-il pas de bonheur et de joie partagés ?

À ce rendez-vous inattendu de l’Histoire, je ne doute pas que les Juifs de Tunisie, dans leur grande majorité, répondront : présent !

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