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Cet article est issu du dossier «Paysage après la révolution tunisienne»

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Vie des partis

Tunisie : RCD, c’est fini !

Le siège du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), à Tunis. © Ons Abid

Dominateur et omnipotent vingt-trois ans durant, le RCD, l'ancien parti tunisien au pouvoir qui a été suspendu, ressemble aujourd'hui à une coquille vide. Mais certains ne désespèrent pas de le "reconstruire".

Désormais passé à la postérité, le slogan « dégage ! » s’adressait à Ben Ali et à ses clans, mais aussi au parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Dominateur et omnipotent vingt-trois ans durant, le seul parti de masse « légal » ressemble désormais à une coquille vide. Reconnaissable à sa façade de verre, sur l’avenue Mohammed-V, à Tunis, son imposant et rutilant siège de dix-sept étages, d’une valeur estimée à 20 millions de dinars (environ 10 millions d’euros), est désert depuis que des manifestants ont tenté de le prendre d’assaut, le 15 janvier, au lendemain de la fuite du président déchu. Dans la foulée, le portrait géant de « l’homme du changement » a été retiré de la façade, et l’immense banderole à sa gloire qui lui jurait fidélité « à vie » a disparu. Protégé par des blindés arrivés juste à temps, il n’a pas été incendié, contrairement au siège du PND égyptien. Symboliquement, les manifestants se sont contentés de décrocher les lettres dorées de son enseigne.

Aussitôt Ben Ali parti, les deux quotidiens du RCD ont cessé de paraître. Le président déchu ayant été radié du parti, Mohamed Ghannouchi a dû démissionner du poste de vice-­président pour pouvoir se maintenir à la tête du gouvernement provisoire. Le bureau politique, la supposée instance suprême, dont les membres étaient nommés par Ben Ali, s’est autodissous. À l’image du siège, les 9 000 sections de base, 360 fédérations et 28 comités de coordination régionaux ont été fermés, quand ils n’ont pas été incendiés par les manifestants. Les dirigeants des organisations professionnelles satellites, comme l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica, patronat) ou l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), ont collectivement démissionné du parti et proclamé leur indépendance à son égard. Les directions pro-RCD des syndicats de la magistrature et de la presse ont été déposées au profit de celles, légitimes, écartées sur décision de juges aux ordres du régime. L’Internationale socialiste a exclu le RCD, et c’est un parti d’opposition, le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), qui en reste le seul membre tunisien.

En annonçant la suspension du RCD, Fahrat Rajhi n’a donc fait que lui donner le coup de grâce. Requiem donc pour l’ex-parti au pouvoir ? Voire. Dans l’ombre, au moins cinq groupes s’activent pour le « reconstruire » sur de nouvelles bases. À la tête de l’un d’eux, Kamel Morjane, ancien ministre des Affaires étrangères et homme politique respecté, qui est le seul à faire publiquement état de ses intentions. Mais ses liens avec la famille Ben Ali – il est cousin par alliance de l’ex-président – pourraient lui compliquer la tâche. M’Hamed Chaker, ministre de la Justice de 1980 à 1984, a pour sa part été approché pour coiffer le mouvement, mais l’intéressé, âgé de 77 ans, n’est guère enthousiaste.

Le seul point commun entre ces groupes aux motivations diverses et parfois inavouables est le choix de revenir à l’appellation historique du parti, le Néo-Destour, et de prendre comme référence Habib Bourguiba. Hédi Baccouche, qui fut le Premier ministre de Ben Ali, de 1987 à 1989, serait, dit-on, mêlé aux consultations politiques actuelles, mais l’intéressé dément catégoriquement qu’il soit en train de tirer les ficelles. « J’ai été consulté, nous a-t-il déclaré, mais je n’ai pas de projet politique. Cela dit, si les diverses initiatives aboutissent à l’élaboration d’une plateforme commune, je souhaiterais qu’il y ait un Néo-Destour rénové qui défende un “bourguibisme” ouvert et démocratique. » Ce qui est cocasse, c’est que tout ce petit monde avait adulé Bourguiba avant de le vouer aux gémonies au profit de Ben Ali. Ironique retournement de ­l’Histoire.

À supposer que ces groupes réussissent à « reconstruire » le RCD sous une nouvelle appellation, ses chances de redevenir un parti de masse sont extrêmement réduites. À cela une raison simple : si la séparation du parti et de l’État décidée par le gouvernement provisoire est effective et totale, le RCD perd ipso facto son caractère de « parti clientéliste », qui lui permettait de revendiquer plus de deux millions d’adhérents alors qu’il n’en comptait que le quart. En outre, il ne disposera plus de la manne financière que lui assurait sa position privilégiée et qui était gérée d’une façon opaque par le trésorier du parti, Abdallah Kallel. Le RCD ne pourra plus, par ailleurs, racketter les grandes entreprises, qui lui fournissaient la plus grande partie de ses ressources occultes.

Fini le 1,6 million de dinars de subvention budgétaire annuelle dont il disposait sur la base d’une loi « sur mesure » relative au financement des partis et de leur presse. Exit les six cents fonctionnaires (dont deux cents au siège) mis à sa disposition et rétribués par l’administration et les sociétés publiques. Exit aussi les innombrables véhicules du domaine de l’État octroyés aux membres du parti, et les biens immobiliers publics et municipaux abritant la plupart de ses structures pour des loyers symboliques.

Le RCD, rebaptisé Néo-Destour à la faveur du pluralisme politique et de la liberté d’association, qui sont désormais la règle, deviendrait alors un parti comme les autres, estiment les plus favorables à cette hypothèse. Et pour rassurer, ils estiment son poids électoral, sans falsification, à « au moins 10 % des voix », comme nous l’a confié l’un des promoteurs du futur Néo-­Destour. « Au moins » ? Si tel était le cas, cela voudrait dire, vu l’impopularité criante du parti, qu’on sera tout bonnement revenu aux bonnes vieilles habitudes de la fraude électorale et du pouvoir de l’argent.

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