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Cet article est issu du dossier «Paysage après la révolution tunisienne»

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Politique

Tunisie : faut-il avoir peur des islamistes ?

Fin de l'exil pour Rached Ghannouchi, accueilli par une marée humaine, le 30 janvier. © Nicolas Fauqué/imagesdetunisie.com

Ils ont beau multiplier les déclarations rassurantes et jurer leur attachement à la démocratie, rien n’y fait : le retour sur la scène politique des islamistes d'Ennahdha inquiète les partisans d’une Tunisie libre et laïque.

Conséquence directe de la révolution, la fin de la clandestinité pour toute une série de mouvements politiques interdits, au premier rang desquels les islamistes d’Ennahdha (« La Renaissance »), qui ont réservé un accueil triomphal, le 30 janvier, à leur chef de file, Rached Ghannouchi, exilé depuis plus de vingt ans au Royaume­-Uni. Massés à l’intérieur et aux abords de l’aéroport Tunis-Carthage, des milliers de sympathisants, venus de toute la Tunisie et issus de toutes les classes sociales, ont manifesté leur joie en scandant des slogans politiques et religieux. Femmes voilées, en hijab ou en niqab, et hommes barbus flanqués d’une calotte blanche ont entonné tour à tour l’hymne national et des chants sacrés, agitant au-dessus de la foule des étendards verts et des drapeaux tunisiens dans une ambiance survoltée.

L’engouement suscité par le retour du leader d’Ennahdha a révélé la réalité et l’ampleur de la popularité du mouvement islamiste tunisien. « C’est un grand jour, je n’ai plus à cacher mes opinions ni à craindre de représailles. Fini la “démoncratie”, c’est la démocratie ! » s’enthousiasme Raouf, un commerçant, tandis qu’un groupe d’opposants revendique « une Tunisie libre et laïque ». Très entouré, Rached Ghannouchi, 70 ans, visiblement fatigué, a été peu loquace, se contentant de reprendre en quelques phrases les propos qu’il avait déjà tenus aux médias et qu’il réitérera ultérieurement lors d’une conférence de presse. « Notre rôle consiste à participer à la réalisation des objectifs de cette révolution : ancrer un système démocratique et la justice sociale, et lutter contre les discriminations. […] Je n’ai pas l’intention de me présenter à l’élection présidentielle. Il n’y aura aucun candidat membre d’Ennahdha. » En clair, les islamistes, dans un premier temps, entendent occuper la scène parlementaire et briguer des sièges aux municipales. Le mouvement se défend de vouloir entrer au gouvernement, mais s’il est représenté à l’Assemblée, ce qui est fort probable, il aura de fait un rôle politique.

30 000 militants

Aux élections de 1989, les 30 % d’intentions de vote en faveur des islamistes avaient alarmé le régime de Ben Ali, qui avait aussitôt décidé de neutraliser Ennahdha. D’abord par une répression féroce, ensuite par la mise en place de garde-fous comme le développement d’une classe moyenne consumériste et la séparation entre enseignement coranique et instruction civique. Cependant, au cours de la dernière décennie, un rapport ambigu avec le fait religieux s’est insidieusement établi. Tout en brandissant l’épouvantail intégriste sur la scène internationale, prétexte à toutes les brimades et atteintes aux libertés fondamentales, le pouvoir a parallèlement orchestré une lente islamisation de la société : radio religieuse, développement de la finance islamique, création de petites écoles coraniques (kottab) dans les quartiers. Les signes d’un regain de religiosité sont d’ailleurs patents, comme l’engouement grandissant pour les chaînes satellitaires arabes, la fréquentation assidue des mosquées et la nette extension du port du voile.

En l’absence d’études quantifiant le phénomène islamiste, personne n’en connaît véritablement l’ampleur ni la nature. Opposant aux régimes de Bourguiba et de Ben Ali, Rached Ghannouchi, qui a longtemps incarné la ligne dure du mouvement, se dit aujourd’hui proche des islamo-conservateurs de l’AKP turc et affirme vouloir céder la direction du parti aux plus jeunes. Mais cela fait vingt ans qu’Ennahdha, qui a déposé sa demande de légalisation officielle, n’a plus ni structure, ni journal, ni local. Elle ne disposait que d’une chaîne satellitaire, Al-Hiwar, et d’un cercle de sympathisants. S’il est difficile d’évaluer son poids politique, nul doute qu’elle a développé ses réseaux en toute discrétion dans les zones rurales et les campus.« Nous représentons une force potentielle, affirme Hamadi Jebali, secrétaire général et porte-parole du mouvement. Nous n’avons plus de parti, plus de structure, mais les 30 000 cadres et militants victimes de la répression sont là. Nous sommes présents dans toutes les classes sociales comme une partie intégrante du peuple tunisien. » Jebali a multiplié les déclarations aux médias, esquivant les questions sur la place de la charia dans le programme d’Ennahdha tout en se montrant rassurant quant à la préservation des acquis des femmes, sans toutefois être explicite. « C’est par étapes que nous atteindrons nos objectifs, souligne-t-il, mais nous sommes d’abord les défenseurs de l’islam. » « Notre priorité n’est pas de gouverner le pays, précise Rached Ghannouchi. Notre priorité est de contribuer à l’avènement de la démocratie. Il est indispensable que toutes les sensibilités, sans exception ni exclusion, puissent apporter leur pierre à un processus qui doit nous permettre de construire un vrai système démocratique. » Mais l’homme de la rue demeure circonspect. « Je demande à voir, j’ai désormais du mal à faire confiance sur parole, tempère Farès, un jeune chômeur. Tout le monde n’a que le mot démocratie à la bouche sans en spécifier le contenu ! Que signifie l’islam politique ? Nous sommes musulmans, mais la religion est une affaire privée. »

Jeune garde

Le chef historique du mouvement, que les Tunisiens de moins de 30 ans ne connaissent pas, peut s’appuyer sur deux fidèles de toujours, Hamadi Jebali et Sadok Chourou, mais aussi sur la jeune garde, et notamment Ajmi ­Lourimi, ex-chef de l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE) à Tunis, qui apparaît comme une des figures clés du renouveau d’Ennahdha. Philosophe de formation, Lourimi planche sur la ligne politique du parti. « Nous ne représentons pas une menace, mais nous serons une force d’opposition, déclare-t-il. Nous sommes favorables à toutes les libertés démocratiques. Nous sommes le produit de la culture tunisienne, du système éducatif tunisien, nous sommes le prolongement du mouvement réformiste. »

Sur la question de la libération de la femme, Rached Ghannouchi affiche, dans son discours, une position claire. « Nous avons toujours dit que nous acceptions le code du statut personnel, ainsi que toutes les dispositions sur l’égalité homme-femme. Nous nous y sommes de nouveau engagés dans le cadre de la plateforme du Collectif du 18 octobre [accord signé en 2005 par plusieurs partis de l’opposition]. » Mais ces propos modérés de nature à rassurer les plus sceptiques sont contredits par certains slogans qui exigent l’instauration de la charia comme base du corpus juridique. Car si Ennahdha représente la mouvance islamique majoritaire, « il existe dans la jeunesse tunisienne des tendances islamistes radicales qui sont encore mal connues », note le politologue Vincent Geisser. Une observation confirmée par l’apparition de tendances marginales, telles que celle du Hazb at-Tahrir (« Parti de la libération ») – issu d’une scission au sein des Frères musulmans – et celle des salafistes.

Perplexité

Face au retour des islamistes sur le devant de la scène, de nombreux Tunisiens s’indignent. « Ils n’ont pas du tout participé à la révolution du peuple ! Ils veulent aujourd’hui la récupérer par la manipulation ! » Tandis que d’autres réclament la consolidation de la laïcité et refusent de se voir dépouillés des libertés chèrement acquises. Surtout, ils ne veulent pas avoir comme alternative Ennahdha ou une nouvelle mouture du RCD, d’autant qu’ils s’interrogent sur les rapports de Rached Ghannouchi avec Sakhr el-Materi, gendre du président déchu, les deux hommes s’étant rencontrés à Londres.

Avec des partis de l’ancienne opposition qui peinent à se mobiliser, des islamistes qui prennent le train en marche, une région en pleine mutation géopolitique, les Tunisiens sont perplexes. Aussi accordent-ils la plus haute importance aux travaux de la nouvelle Commission supérieure pour la réforme politique présidée par Yadh Ben Achour. S’ils ne peuvent espérer une totale séparation du religieux et de l’État, ils souhaitent à tout le moins une interprétation moderne des textes fondateurs de l’islam, dans la droite ligne d’une tradition amorcée par Bourguiba.

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