Politique

Le panel de chefs d’État suscite prudence et déception en Côte d’Ivoire

À Abidjan, personne n’ose se dire mécontent. Mais personne ne sait non plus qu’attendre du panel de cinq chefs d’État africains, chargés par l’UA de trouver une issue à la crise ivoirienne.

Mis à jour le 16 février 2011 à 17:13

Charles Blé Goudé voit la nouvelle médiation comme un piège tendu à Gbagbo. © AP

Officiellement, le communiqué final du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA) n’a fait que des heureux. Au Golf Hôtel, on se félicite de voir la victoire d’Alassane Ouattara réaffirmée. L’essentiel est sauf, martèle-t-on. Dans l’entourage de Laurent Gbagbo, on affiche la même satisfaction : on souligne que cette reconnaissance n’est faite que « sur la base des résultats certifiés par Choi Young-jin », le représentant spécial des Nations unies en Côte d’Ivoire, et on espère bien prouver que des fraudes massives ont eu lieu dans le Nord malgré la certification de l’ONU. Voilà pour les réactions officielles. En coulisses, elles sont plus mitigées. Voire un brin inquiètes.

En sommet à Addis-Abeba, fin janvier, l’UA a décidé de mettre sur pied un panel de chefs d’État chargés de formuler des recommandations de sortie de crise. Parmi eux, le Burkinabè Blaise Compaoré, qu’à défaut de convaincre le camp du président sortant espère bien décourager. Cette mission revient au nouveau ministre de la Jeunesse de Gbagbo, Charles Blé Goudé. « La Côte d’Ivoire lui a confié le règlement de la crise ivoirienne et il a échoué, a-t-il lancé, le 1er février, dans un maquis du quartier de Yopougon, à Abidjan. Blaise Compaoré est le sosie de Nicolas Sarkozy. Il n’est pas le bienvenu ! Il faut des chefs d’État qui sont neutres et qui viennent véritablement faire une évaluation. »

Machine arrière

Comme d’autres caciques du régime, Charles Blé Goudé voit dans cette nouvelle médiation un piège tendu à Laurent Gbagbo, qui aura du mal à remettre en question les décisions de l’UA. On s’interroge aussi sur la fiabilité des présidents africains. « Zuma, le président sud-africain, nous est plutôt favorable, confie un proche de Laurent Gbagbo. Mais pas autant que son prédécesseur, Thabo Mbeki. Ne va-t-il pas faire machine arrière alors que la communauté internationale lui fait miroiter un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ? » Le Tchadien Idriss Déby Itno « a toujours entretenu de bons rapports avec Gbagbo, souligne notre interlocuteur. Mais il doit beaucoup à la France, qui a sauvé militairement son régime. Paris a aussi encouragé le Mauritanien Ould Abdelaziz à transformer son coup d’État en victoire dans les urnes, avant de l’adouber officiellement ». Reste le chef de l’État tanzanien, Jakaya Kikwete : « Lui, on ne le connaît pas vraiment. Il ne semble pas avoir de position arrêtée sur la crise ivoirienne. Va-t-il peser sur les décisions ? »

Le camp Ouattara n’est pas plus rassuré et voit, dans cette nouvelle médiation, une source de division à l’échelle continentale. On n’apprécie pas non plus ce répit supplémentaire accordé au régime de Laurent Gbagbo. Mais devant les médias, on se veut rassurant : « L’Union africaine a décidé d’envoyer un panel de chefs d’État pour rechercher des solutions, commente Gervais Kacou, le ministre des Affaires étrangères de Ouattara. Mais avec une donnée principale : la reconnaissance d’Alassane Ouattara comme le président élu de la République de Côte d’Ivoire. Ce point n’est donc plus en discussion. Il s’agit simplement de se rendre à Abidjan pour voir dans quelle mesure Laurent Gbagbo peut consentir à laisser sa charge. »

« Plus aucune fermeté »

Un optimisme que beaucoup ne partagent pas. « Je suis convaincu que Gbagbo ne cédera pas le pouvoir, a déclaré le Premier ministre de Ouattara, Guillaume Soro, depuis Ouagadougou. Je le connais très bien pour avoir travaillé plus de trois ans avec lui. Il est allé trop loin pour reculer. » En privé, les cadres des Forces nouvelles et les houphouétistes s’inquiètent de l’enlisement actuel, plutôt favorable au camp Gbagbo. « Il arrive à contourner les mesures d’asphyxie financière ; il s’arme régulièrement, et la communauté internationale, notamment les Américains, a d’autres soucis avec l’embrasement du monde arabe, explique un baron du Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara. Plus personne ne s’intéresse à nous. Les médias internationaux ont quitté le pays. »

D’autres s’inquiètent de l’évolution des positions africaines. À Addis-Abeba, Jacob Zuma a commencé par demander un nouveau décompte des voix. Le Liberia, le Mali et la Guinée ont tiédi leur position et craignent pour leur diaspora. Même la France ne montre plus la même détermination. « Nous avons été déçus par le discours de Sarkozy, poursuit le partisan de Ouattara. On ne sent plus aucune fermeté. »

À Abidjan, la communauté française fait profil bas. Les patrons originaires de l’Hexagone ne veulent pas être pris entre deux feux. « Nous avons investi notre argent dans ce pays, explique Michel Tizon, de la Chambre de commerce et d’industrie française. Nous vivons en Côte d’Ivoire et travaillons aux côtés des Ivoiriens, avec lesquels nous voulons simplement poursuivre nos activités. » Mais les notes rédigées par les services de l’ambassade sont de plus en plus alarmistes et insistent sur les risques encourus par les Français du fait de l’interventionnisme de l’Élysée. Pourtant, depuis 2004, les choses ont changé. Le camp Gbagbo fait aujourd’hui un distinguo clair entre la politique de Nicolas Sarkozy et les ressortissants français, protégeant même leurs intérêts.

S’ils se sentent forts sur le plan militaire, les hommes du président sortant craignent toutefois que l’UA leur impose une solution bicéphale, avec un président (Laurent Gbagbo) dont les prérogatives n’iraient pas plus loin que celles de la reine d’Angleterre et un vice-président ou un Premier ministre (Alassane Ouattara) qui concentrerait tous les pouvoirs économiques, civils et militaires. Pour se protéger de ce scénario, Alcide Djédjé, ministre des Affaires étrangères de Laurent Gbagbo, a déjà prévenu : « Toute proposition qui ira à l’encontre de la Constitution sera rejetée. »