Défense

Révolution tunisienne : ground zero

Face à des milices qui sèment la terreur et bénéficient de complicités au sein de l’appareil d’État, l’armée envoie des renforts. Difficile, dans ces conditions, de rétablir la confiance et de mener une véritable transition.

Un mois après la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, la révolution cherche encore ses marques et peine à se débarrasser des vestiges de l’ancien régime – de ses milices en particulier. Face aux défaillances persistantes des services de sécurité intérieure, l’armée a été contrainte de rappeler ses réservistes afin de leur prêter main-forte. En effet, bien que la vie ait repris son cours normal et que le couvre-feu ait été allégé – il n’est plus en vigueur que de minuit à 4 heures du matin –, les actes de violence commis par les derniers fidèles du système Ben Ali, avec parfois des complicités au sein de l’appareil d’État, ont à l’évidence pour but de freiner, voire de compromettre le changement engagé par le gouvernement provisoire.

Ces attaques alimentent les craintes d’un retour en arrière. Munis d’armes à feu ou d’armes blanches, des petits groupes de jusqu’au-boutistes se livrent à une sorte de guérilla urbaine et sèment la terreur. Selon nos informations, l’une de ces milices a été entraînée et supervisée par le général Ali Seriati, l’ex-patron de la garde présidentielle de Ben Ali ; les autres, plus nombreuses et éparses, avaient été mises sur pied et financées par des membres de la famille Trabelsi.

« Groupes d’inconnus »

Pour la seule journée du 10 février, l’armée et les services de sécurité ont annoncé avoir arrêté une bande de « criminels armés » qui sévissaient dans la région du Kef, dans le nord-ouest du pays, et qu’ils soupçonnent d’être des complices du clan Ben Ali. Le même jour, l’armée a déjoué les menées d’un « groupe d’inconnus » qui prenaient d’assaut un centre commercial Carrefour de La Marsa, dans la banlieue résidentielle de Tunis.

Il a fallu l’arrivée de Farhat Rajhi, un magistrat indépendant, à la tête du ministère de l’Intérieur dans le deuxième gouvernement provisoire formé le 28 janvier pour que les raisons de cette impuissance, flagrante depuis des semaines, apparaissent au grand jour. L’on a alors appris avec stupeur que la quasi-totalité des chefs des services de sécurité encore en fonction le 31 janvier, soit quinze jours après le départ de Ben Ali, étaient ceux qu’il avait choisis selon leur loyauté à sa personne ! On comprend mieux comment quelque 2 000 à 3 000 hommes déchaînés ont pu envahir ce jour-là le siège du ministère de l’Intérieur, s’introduire jusque dans le bureau de Rajhi, surprenant ce dernier en pleine réunion de coordination avec Rachid Ammar, le chef d’état-major. Molestés, les deux hommes n’en ont réchappé que grâce à l’intervention de la brigade anti­terroriste, qui a dû ouvrir une brèche dans la cloison du bureau afin de les désincarcérer. Voulait-on intimider le ministre de l’Intérieur, le premier à ne pas avoir été nommé par Ben Ali ? Visait-on le général Ammar, celui qui a dit non au président, refusant de laisser ses troupes tirer sur la foule ?

Les objectifs de cette opération semblent en tout cas suffisamment graves pour que Rajhi ait dénoncé un « complot contre l’État » perpétré par des agents de son propre ministère qui mettaient en avant des revendications salariales. « Ils étaient prêts à tout, ivres, drogués et armés, raconte-t-il. Ils m’ont volé mon manteau, mes lunettes et mon téléphone portable avant de prendre la fuite sans être inquiétés, à l’exception d’une cinquantaine d’entre eux, dont plusieurs étaient armés, qui ont été arrêtés avant d’être relâchés. Et lorsque j’ai demandé leurs noms, on m’a répondu qu’on ne les avait pas relevés, ce qui prouve qu’il y a une défaillance dans la sécurité et une complicité entre les agresseurs et le service d’ordre. »

Tard dans la soirée, vingt-quatre hauts responsables de la sécurité ont finalement été limogés, parmi lesquels le directeur général de la Sûreté, remplacé par le général Ahmed Chabir.

Si l’épuration des personnels du ministère de l’Intérieur est désormais terminée, au moins dans une large mesure, les forces de l’ordre demeurent désespérément absentes des rues de la plupart des villes du pays. Ce vide qui dure depuis décembre – après qu’une directive suspecte a suggéré aux policiers de rester chez eux – explique que le ministère de l’Intérieur ait rappelé à tous les cadres et agents des forces de sécurité qu’ils doivent « impérativement et immédiatement regagner leur poste », faute de quoi leur absence sera assimilée à un refus de travail.

Rasséréner les citoyens

En attendant, la seule façon de combler ce vide sécuritaire et de sortir rapidement de la crise économique et sociale est que l’armée joue un rôle plus important, ce que la population appelle de ses vœux. Avec des effectifs réduits (moins de 27 000 hommes, comparé aux 100 000 hommes des forces intérieures), l’armée n’est cependant pas en mesure d’assurer davantage que la protection des principaux édifices publics. D’où le rappel de ses réservistes des trois armes. Ce rappel, indique-t-on à l’état-major, vise à permettre à ses forces, sur le terrain depuis décembre en plus de leur mission habituelle de protection des frontières, de prendre un repos mérité. Il permettra en outre de « renforcer la protection des personnes et des biens publics et privés, afin de rasséréner les citoyens pour qu’ils se rendent à leur travail sans crainte ».

Rétablir la confiance et écarter le risque d’un retour en arrière sont les conditions sine qua non à la mise en œuvre du programme du gouvernement transitoire. Un nouveau pas dans cette direction doit être franchi lorsque Foued Mebazaa, le président de la République par intérim, sera habilité à promulguer des décrets-lois, conformément à l’article 48 de la Constitution, sans avoir à dépendre des deux Chambres du Parlement, peuplées à plus de 99 % de « partisans » de Ben Ali. Le gouvernement Ghannouchi pourra alors proposer des réformes permettant l’organisation d’une élection présidentielle libre, pluraliste et transparente d’ici à six mois.

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