Culture

Hommage : Édouard Glissant ou la beauté du monde

De nombreuses voix ont célébré le poète décédé le 3 février. Un auteur dont la France aura pourtant tardé à reconnaître le génie.

Mis à jour le 12 juin 2015 à 12:12

Ceux qui ont croisé Édouard Glissant ces dernières années gardent l’image d’un lion à la crinière grise mais au rugissement plus que jamais tonitruant contre la question de « l’identité nationale » vue par la politique française. On célèbre donc ici et là cet écrivain mort le 3 février. On rappelle qu’il est né en 1928 en Martinique, qu’il nous laisse une œuvre incomparable. Mais les nécrologies ont ceci de commun qu’elles se répètent tel un air de chanson et finissent par rayer le disque. C’était la même attitude pour Aimé Césaire – un autre auteur dont l’œuvre est incomparable –, disparu en 2008, professeur de Glissant au lycée Schoelcher, à Fort-de-France.

Seulement, voilà, reconnaissons-le : Glissant était un auteur très confidentiel en France malgré le prix Renaudot qu’on lui décerna en 1958 pour son premier roman, La Lézarde et alors que son œuvre est étudiée dans toutes les universités du monde. Son nom revenait chaque année pour le Nobel de littérature. Il aura laissé à la postérité, entre autres concepts comme le Tout-Monde ou le Chaos-Monde, celui de l’Antillanité, sorte de réflexion sur l’histoire des Antilles en prise avec les questions de races, de langues, d’injustices sociales, une réflexion qui débouche sur une identité plurielle, « identité rhizome », dira-t-il. Et pour cela, l’auteur martiniquais investira la plupart des genres littéraires. Un « cycle romanesque » (Le Quatrième Siècle, Malemort, et La Case du commandeur) « déconstruit » la société martiniquaise dans son histoire et son vécu quotidien, tandis que l’œuvre dite théorique est portée par un humanisme ouvert au monde (Poétique de la relation, Le Discours antillais, Traité du Tout-Monde, L’Intention poétique).

Glissant célèbre la « relation », sel de notre devenir. Ses compatriotes – Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Barnabé, promoteurs du mouvement de la créolité – vouent une admiration sans bornes à ce visionnaire. Mais à la différence de la créolité – très polémique et confuse dans sa définition –, l’Antillanité n’est pas figée, elle tire ses racines de l’insularité mais étend ses branches jusqu’aux continents les plus reculés dans le dessein de remettre l’humanité, malgré ses différences, sur « la même longueur d’ondes », comme le soulignent ces vers tirés de Pays réel, pays rêvé : « J’écris en toi la musique de toute branche grave ou bleue / Nous éclairons de nos mots l’eau qui tremble / Nous avons froid de la même beauté. »

Que retiendra-t-on de Glissant ? Le penseur ? Le romancier ? Le poète ? Tout cela à la fois, parce qu’il savait que la Parole ne pouvait être compartimentée. Et qu’elle aussi, comme le monde, formait un tout.