Culture

Beautés révélées

Mis à jour le 23 février 2011 à 15:15

La Sud-Africaine Jodi Bieber a reçu le World Press Photo of the Year pour son portrait d’une Afghane mutilée. Un travail qui lui a été commandé après sa série Real Beauty consacrée aux femmes de son pays.

Elle a osé fuir les mauvais traitements d’un mari taliban : pour la punir, ce dernier lui a tranché le nez et les oreilles. Elle s’appelle Bibi Aisha ; elle est afghane ; elle a été photographiée par la Sud-Africaine Jodi Bieber. L’image, controversée, a fait la une du Time le 29 juillet 2010, et son auteure a été récompensée, le 11 février 2011, par le World Press Photo of the Year 2010. Le regard de la jeune femme, d’une grande dignité, rappelle celui – vert et or – de Sharbat Gula, saisi en 1984 par le photographe américain Steve McCurry.

Image choc, image nécessaire pour dénoncer la brutalité talibane, ce cliché à la limite du soutenable ne doit pas occulter l’œuvre subtile d’une artiste de 43 ans. « Cette photo, on se la prend dans la gueule, déclare le directeur de Visa pour l’image, Jean-François Leroy. Mais elle ne résume pas bien la carrière de Jodi Bieber, dont le travail est tout en finesse et en profondeur. »

Matt Shonfeld, le directeur de l’agence Institute qui la représente, voit de son côté un lien fort entre ce portrait de Bibi Aisha et la série intitulée Real Beauty. « Jodi est une incroyable portraitiste – et elle adore ça ! dit-il. Lorsqu’elle a eu 40 ans, elle s’est pour la première fois sentie mal à l’aise dans son corps. Notamment à cause des images de femmes que l’on peut voir sur les affiches publicitaires. Les mannequins ne représentent pas la vraie beauté… Partant de ce constat, elle a photographié chez elles des femmes “ordinaires” qui ont chacune leur histoire et leur beauté. Et je pense que c’est parce qu’elle a cette capacité à casser les barrières qu’on lui a commandé ce travail particulier sur l’Afghanistan. » Jodi Bieber confirme l’analyse : « Je pense que le symbolisme de cette image est représentatif de mon travail. J’essaie de modifier la perception des gens. Je ne veux pas qu’ils voient ce que les médias voudraient qu’ils voient. J’ai beaucoup de difficultés à faire des compromis avec moi-même. »

Si elle a été choisie pour réaliser le portrait de la jeune Afghane, c’est aussi parce qu’elle est familière des situations difficiles. « J’ai été le témoin de l’Histoire en marche, affirme celle qui a vu mourir l’apartheid. J’ai vécu beaucoup de choses dures. Je me considère comme une photographe documentaire. » Ses séries – Survivors, sur les violences domestiques, Between Dogs and Wolves, sur l’évolution de son pays depuis 1994, ou Soweto, sur le fameux township – ont une dimension politique forte, tempérée par un regard attentionné et délicat. « L’écriture du quotidien est un exercice difficile, soutient Jean-François Leroy. Jodi travaille pendant plusieurs années sur un sujet. Elle ne se contente pas du sensationnel ; elle montre des choses d’apparence anodine mais qui ne le sont pas. »

Créer le regard

L’essentiel, pour elle, est de créer une relation avec son « sujet », afin que la photo naisse d’une véritable collaboration. « Je m’éloigne du photo­journalisme, trop superficiel à cause des délais, confie Jodi Bieber. Ce n’est pas possible d’être créatif, original, de cette manière. Je travaille le plus lentement possible, avec un trépied. J’ai besoin de discuter. Je n’étais pas la première à photographier Bibi Aisha… Mais il n’est pas possible de créer le regard que vous voyez sur l’image sans un vrai contact. »

Plutôt discrète, réservée, sérieuse, pédagogue, très attachée à son pays, « pas du tout grande gueule » mais « très directe », Jodi Bieber s’oriente désormais vers la photographie plasticienne. « Je ne veux jamais refaire ce que j’ai déjà fait », affirme-t-elle. Avant de confier qu’elle envisage de se mettre à la vidéo. Mais pour l’heure, au-delà de l’agitation médiatique autour de l’image de Bibi Aisha, elle prépare deux expositions liées à ses projets personnels. L’une à la galerie Goodman du Cap, fin mars, et l’autre au V&A Museum de Londres (« Figures & Fictions : Contemporary South African Photography », du 12 avril au 17 juillet).