Immigration

« Noir sur Blanc » ou un (faux) Noir chez les Germains

Günter Wallraff a réalisé son premier coup en 1977 en dénonçant les pratiques du Bild-Zeitung. © C.C./Reuters

Une année durant, pour les besoins d’un documentaire, le journaliste Günter Wallraff a sillonné son pays déguisé en Africain. Insidieusement xénophobes ou carrément racistes, les réactions qu’il a suscitées en disent long, hélas, sur l’état de la société. Interview.

« L’Afrique est aux singes, l’Europe est aux Blancs ! » C’est par ces propos d’un autre âge proférés à l’entrée d’une discothèque que débute Noir sur Blanc, le nouveau documentaire de Günter Wallraff. Vingt-cinq ans après Tête de Turc, dans lequel il dénonçait les conditions de vie des travailleurs immigrés en Allemagne, le journaliste de 68 ans s’est de nouveau, avec l’aide d’une habile maquilleuse française, glissé dans la peau d’un autre, celle de Kwami le Somalien. Remarques xénophobes, menaces physiques émanant de supporteurs d’un club de football, impossibilité de louer un appartement, méfiance d’une vendeuse de bijoux… Au cours d’un périple de un an à travers le pays, il a scrupuleusement enregistré les réactions suscitées par le personnage qu’il a choisi d’incarner. Diffusé récemment sur la chaîne franco-­allemande Arte, son film constitue une inquiétante chronique du racisme ordinaire.

Coïncidence ? Noir sur Blanc sort dans un contexte tendu. Depuis la parution, l’an dernier, de L’Allemagne court à sa perte, un brûlot anti-immigration, le débat fait rage sur la place des étrangers dans la société. Thilo Sarrazin, son auteur, est un ancien responsable de la Banque centrale – révoqué depuis. À l’en croire, son pays « s’abrutit sous le poids des immigrés, notamment musulmans, qui refusent de s’intégrer et vivent aux crochets de l’État ». Vendu à plus de un million d’exemplaires, le livre, et le débat qui s’est ensuivi, a laissé des traces. Le gouvernement prépare d’ailleurs pour le mois d’avril de nouvelles règles sur les conditions d’accueil des étrangers et leur apprentissage de l’allemand.


Grâce à sa maquilleuse française, Wallraff se glisse rapidement dans la peau de Kwami.
© Capture d’écran

Jeune Afrique : Avez-vous été surpris par le débat sur l’intégration ?

Günter Wallraff : Ce débat a déjà eu lieu dans le passé, mais la crise économique l’a exacerbé. C’est typique : les gens désignent des responsables, plutôt que de chercher les causes du problème. Dans le même temps, le livre de Sarrazin a eu un rôle d’amplificateur. En disant tout haut ce qui ne l’était jusqu’ici qu’à demi-mot, il a rendu certaines personnes et certains propos respectables. Ce qui est également nouveau, c’est qu’il a trouvé un écho dans toutes les catégories de la population, et pas seulement les plus défavorisées.

Mais le rôle de la presse dans ce débat – et dans le succès du livre – a été primordial. Une véritable opération de propagande ! Certains journaux – Bild-Zeitung, Der Spiegel, Focus, etc. – parlaient du livre presque chaque semaine. S’ils avaient fait la même chose avec Tête de Turc, je n’en aurais pas vendu 5 millions, mais 50 millions d’exemplaires ! Depuis des décennies, certaines thèses racistes et créationnistes prospèrent ouvertement au sein des élites. Je ne veux pas dire que cette idéologie soit dans toutes les têtes, mais, sous une forme adoucie, elle se propage jusque dans certains journaux.

Qu’en est-il de l’Allemand "moyen" ?

La majorité des Allemands n’est pas raciste. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le courage civique. Quand il se passe quelque chose, les gens détournent le regard, ne prennent aucun risque et s’efforcent de rester à l’écart. Je remarque quand même qu’il y a une opposition à tout cela. Chez les jeunes comme chez les vieux, à droite comme à gauche, un nouveau mouvement social est en train d’émerger. Cela rend mon travail encore plus important.

Au plus fort du débat sur l’intégration, la chancelière Angela Merkel a estimé que le modèle multiculturel allemand était un échec total…

Je ne pense pas que ce soit son opinion. C’était une tactique électoraliste, détestable, pour tenter de reconquérir des voix à droite. Tout cela est d’autant plus paradoxal, voire grotesque, que nous allons avoir un besoin urgent d’immigrés, notamment dans les métiers techniques comme l’informatique. Il y a des années, l’Allemagne a été un pays d’immigration. Mais la société est devenue tellement dure, tellement hermétique, que les étrangers qui quittent le pays sont aujourd’hui plus nombreux que ceux qui s’y installent.

Les critiques se concentrent sur la maîtrise de la langue allemande et le communautarisme. Est-ce vraiment un problème ?

Il faut faire une différence. Au début, lorsque les premiers immigrés sont venus pour travailler, personne n’était très favorable à ce qu’ils apprennent l’allemand. Sinon, ils auraient eu leur mot à dire ! Et maintenant qu’ils sont à la retraite, on leur demande de prendre des cours d’allemand, c’est inhumain ! Quant aux plus jeunes, il leur est effectivement demandé de suivre des cours d’intégration. Or il y a bien plus de demandes d’inscription que de places disponibles ! Soyons clairs : ceux qui refusent de s’intégrer sont une toute petite minorité – pas plus de 5 %. Quant au communautarisme, on ne peut pas reprocher aux gens de vivre entre eux dans des quartiers qui, bien souvent, sont les seuls qui leur soient financièrement accessibles.

Avant de jouer le rôle de Kwami l’Africain, vous attendiez-vous à être confronté à autant de racisme ?

Non, je pensais que la situation s’était détendue. Et puis, j’ai été confronté à tout cela. Bien sûr, il y a eu des réactions positives, mais les négatives sont très loin d’être des exceptions. Ce qui m’a le plus surpris, c’est le manque total de honte de la part de ceux qui avaient tenu des propos racistes. Ils se sentaient vraiment dans leur bon droit. Quand on leur demandait l’autorisation de les montrer à l’image, ils disaient : « Génial, quand est-ce que ça passe à la télé ? Je vais le dire à mes amis. » Par ailleurs, j’ai pu constater que le problème concerne l’Allemagne dans son ensemble, et pas seulement la partie orientale, comme on le croit souvent. Reste que le risque de violences physiques est quand même plus important dans l’Est, où il y a encore beaucoup de groupes néonazis. Et où les Noirs évitent de se promener seuls dans la rue.

Est-ce plus difficile pour Kwami aujourd’hui que pour Ali il y a vingt-cinq ans ?

Difficile de comparer. Dans le rôle d’Ali, je travaillais. Là, ça n’a pas été possible. Je dirais que j’ai rencontré une autre forme de racisme, d’autres menaces. Il me semble qu’à l’époque d’Ali les choses étaient plus ouvertes. Aujourd’hui, chez la plupart des gens, c’est plus caché, plus sournois. Il y a une sorte de consensus pour ne pas montrer ouvertement son racisme. Ce que disent les Noirs en Allemagne, c’est que lorsqu’ils n’arrivent pas à obtenir un logement ou un travail, rien ne leur est dit directement. Mais ils sentent très bien le rejet.

Si c’est plus difficile pour les Noirs, n’est-ce pas aussi parce qu’ils sont bien moins nombreux que les Turcs ?

Vous avez raison. Bien souvent, lorsqu’ils parlent à des Allemands, ils entendent : « Mais qu’est-ce que tu parles bien allemand… » Or ils sont allemands ! Ils ne subiraient probablement pas ce genre de remarques à Londres ou à Amsterdam.

Et pour les Allemands d’origine turque, pensez-vous que la situation se soit améliorée depuis "Tête de Turc" ?

Elle a changé. Il y a aujourd’hui énormément de Turcs qui ont réussi, qui ont des postes importants, notamment dans le monde de l’entreprise. Il existe de nombreux exemples d’intégration réussie. Mais les Turcs d’Allemagne ont encore des problèmes liés à leur patronyme. Et de même pour leurs enfants. Ils se sentent discriminés, notamment sur le marché du travail.

"Tête de Turc" avait suscité énormément de réactions jusque dans les sphères politiques. Qu’en est-il de "Noir sur Blanc" ?

Le pouvoir politique, à l’échelon national, n’a pas réagi. Il y a certes eu des personnalités locales, comme à Cologne, qui ont voulu attaquer en justice certains auteurs de propos racistes, mais j’ai refusé. Ce que je préfère, c’est parler avec les gens, quand c’est possible. Je pense à cette ven­deuse de bijoux présente dans le film. Elle n’avait encore jamais vu de Noir. Alors je lui en ai présenté quelques-uns, des médecins, des étudiants… Depuis, elle a totalement changé d’opinion. Ce qui signifie qu’on peut encore faire évoluer les mentalités.

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Propos recueillis à Berlin par Gwénaëlle Deboutte.

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