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Kaddafi : l’Afrique entre peur et soulagement

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Fini le temps de l’allégeance à la Libye de Kadhafi

Le « Guide » s’était constitué sur le continent un réseau d’obligés grâce aux pétrodollars et à sa capacité de nuisance. Certains chefs d’État attendent sa chute avec impatience. D’autres la redoutent…

Mis à jour le 15 mars 2011 à 13:55

Le « roi des rois d’Afrique », en 2008 à Tripoli. © Sipa

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Tout le monde en convient. Si Mouammar Kadhafi tombe, la Libye va rabattre de ses ambitions en Afrique. Certes, pour le « Guide », le continent n’a été qu’un deuxième choix. Mais au tournant du siècle, après une série d’échecs chez ses « frères » arabes, il s’est tourné vers l’Afrique avec un argument de poids : ses pétrodollars. Sur l’année 2009, la Libyan African Investment Company (Laico) a investi quelque 480 millions de dollars (environ 350 millions d’euros) dans une douzaine de pays subsahariens, essentiellement dans l’hôtellerie et la téléphonie mobile.

Mais outre ces largesses en espèces sonnantes et trébuchantes, Kadhafi, tel un parrain, s’est aussi constitué sur le continent un réseau mafieux d’obligés tenu par l’argent et la crainte. Le chef de clan est proche de la sortie, mais son ombre plane encore. « On tremble, car un lion blessé est encore plus dangereux. Il suffit que Kadhafi donne 1 million de dollars à un opposant pour déstabiliser un pays. Cela explique la vassalisation, les assauts d’amabilité de certains chefs d’État subsahariens et leur silence aujourd’hui », résume un ministre ouest-africain des Affaires étrangères, qui supplie de ne pas être cité. Que va-t-il rester de ce réseau d’allégeance après le départ de Kadhafi ?

Fragilisés

Idriss Déby Itno. Au Tchad, Kadhafi est un bon investisseur – 90 millions de dollars dans une société de télécoms –, mais surtout un précieux allié du président. En février 2008, au plus fort de la bataille de N’Djamena, deux gros-porteurs libyens ont livré armes et munitions à son armée. Certes, le régime de Déby a d’autres alliés, comme la France. Mais dans la sous-région, la chute éventuelle de Kadhafi va le laisser en tête à tête avec le Soudan. Aujourd’hui, tout va bien entre N’Djamena et Khartoum. Mais demain ?

Amadou Toumani Touré. Pour le chef d’État malien aussi, Tripoli est un généreux donateur : 180 millions de dollars dans la riziculture, 120 millions dans la construction d’une cité administrative, reprise de trois hôtels de luxe à Bamako, désensablement du grand canal de Tombouctou… Si la Libye de demain se désengage, beaucoup de Maliens seront affectés, et, par contrecoup, Amadou Toumani Touré (ATT) aussi. Cela dit, le président malien pourra se consoler en se disant que les rebelles touaregs n’auront plus de parrain. Un coup Kadhafi les soutient, un coup il finance leur réinsertion dans le civil (40 millions de dollars pour ceux de Kidal, 10 millions pour ceux de Tombouctou). « Si ATT a déroulé le tapis rouge à Kadhafi, c’est parce que la Libye finance les Touaregs », lâche un diplomate ouest-africain.

Boni Yayi. Ces trois dernières années, le président béninois a souvent fait le voyage à Tripoli. Dernier en date : début janvier, deux mois avant la présidentielle. En juin 2008, lors d’un sommet de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad) à Cotonou, la Libye a multiplié les annonces : villas présidentielles, réfection de routes, reprise de l’hôtel Croix du Sud… « Bon nombre de promesses n’ont pas été tenues », nuance un responsable béninois. Certes, les Libyens investissent moins au Bénin qu’au Mali, au Burkina Faso, en Ouganda, en Zambie ou même au Togo. Mais les liens personnels sont forts. Patron du magazine Continental et de l’agence Voodoo Communication, le Béninois Arnauld Houndété est bien introduit à Tripoli et représente Laico (hôtels de luxe, etc.) dans plusieurs pays africains.

Soulagés

Blaise Compaoré. Pendant vingt ans, il fut le partenaire stratégique du « Guide » en Afrique de l’Ouest (Liberia, Sierra Leone…). Mais en mai 2008, le président burkinabè s’est rendu à Jérusalem pour le 60e anniversaire de la naissance d’Israël. Depuis, Kadhafi ne décolère pas. En janvier dernier, lors d’une visite à Tripoli, le président guinéen Alpha Condé a plaidé la cause de son ami Blaise… En vain. Pourquoi cette visite en Israël, au risque de fâcher le « Guide » ? « Au temps de l’embargo, le Burkina Faso servait de porte de sortie pour la Libye. Mais ensuite, Kadhafi n’a pas tenu ses promesses en termes d’investissements. Alors Blaise a pris ses distances », confie un ministre ouest-africain. « 2008, c’est aussi l’époque où Blaise a voulu se rapprocher des Américains, explique un autre diplomate. Israël a servi de courtier. Et ça a marché. Le Burkina Faso en a reçu une aide de 200 milliards de F CFA [environ 300 millions d’euros, NDLR] au nom du Millenium Challenge. » Reste que le quartier de Ouaga 2000, dans la capitale burkinabè, est l’une des terres d’élection de Laico. Et le Burkina Faso reste membre de la Cen-Sad. Depuis la dernière élection présidentielle de Côte d’Ivoire, le Libyen et le Burkinabè sont d’accord pour soutenir Alassane Ouattara.

Jean Ping et les anglophones. Un jour où le président de la Commission de l’Union africaine (UA) lui résistait, Kadhafi lui dit : « Je vais te broyer. » « Vous n’allez quand même pas perdre votre temps à broyer un cadavre », lui répondit le diplomate gabonais. Et le Libyen de partir dans un grand éclat de rire… Si Kadhafi est chassé du pouvoir, beaucoup d’habitués des sommets de l’UA pousseront un gros « ouf » de soulagement. Fini les séances interminables et les nuits blanches consacrées aux improbables États-Unis d’Afrique… Fini la mauvaise plaisanterie des « sept rois » que Kadhafi a voulu imposer à l’UA – avec statut d’observateur ! « Si l’un de ces chefs traditionnels est ougandais, attention à lui à son retour à Kampala ! » a lâché une fois Yoweri Museveni. Ces derniers temps, les présidents du Nigeria et d’Afrique du Sud ne supportaient plus les foucades du « Guide ».

Satisfait

Omar el-Béchir. Il ne s’en cache pas. Pour le président soudanais, la chute de Kadhafi sera une bonne nouvelle. Elle affaiblira les rebelles du Darfour. El-Béchir est persuadé qu’en mai 2008 le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) n’aurait pas pu atteindre les faubourgs de Khartoum sans le concours de la Libye.