Politique

Présidentielle nigérienne : Issoufou-Oumarou, le duel entre le lièvre et la tortue

Les deux candidats à la présidentielle nigérienne : Mahamadou Issoufou (à g.) et Seini Oumarou.

Les deux candidats à la présidentielle nigérienne : Mahamadou Issoufou (à g.) et Seini Oumarou. © AFP/Montage JA

L’un est ambiteux et aime prendre des risques. L’autre est discret et s’est forgé dans l’ombre de l’ancien président Tandja. Mahamadou Issoufou et Seini Oumarou s’affrontent dans les urnes, samedi 12 mars, pour le second tour de la présidentielle.

Drôle de duel, entre Mahamadou Issoufou, le fonceur, et Seini Oumarou, l’homme tranquille. A priori, tout est joué. Avec ses 36,16 % au premier tour, et le ralliement de Hama Amadou et de ses 19,81 % (lire ici « Hama Amadou, faiseur de roi »), Mahamadou Issoufou est très bien placé pour remporter le second tour de la présidentielle, le 12 mars. Plusieurs autres candidats se sont ralliés à lui. « Nous représentons ensemble un potentiel électoral de 70 %, affirme-t-il. La victoire est à notre portée. » Mais Seini Oumarou n’a pas dit son dernier mot. Il a un socle : ses 23,22 % du premier tour, plus les 8,32 % de Mahamane Ousmane. Et il soigne son image d’homme calme et pondéré. « Seini, c’est l’anti-Issoufou », disent ses partisans.

Jamais un mot plus haut que l’autre, Seini Oumarou, 61 ans, se pose en « rassembleur ». Issu de l’ethnie djerma, il est originaire de Tillabéri, dans l’ouest du Niger. De petite taille et plutôt corpulent, cet homme marié et père de six enfants prise le boubou et le bonnet sur la tête – la tenue nationale. Musulman et pieux, il invoque Dieu dans tous ses discours. Surtout, c’est un homme d’une extrême discrétion, qui a fait toute sa carrière dans l’ombre d’un autre, celle de Hama puis celle de l’ancien président Tandja. « C’est un mou, affirment ses adversaires. Un homme complexé. »

Son complexe ? Peut-être des études trop vite interrompues. Formé au lycée national de Niamey, il décroche en 1970 un baccalauréat technique au lycée de Maradi. Puis il part en France, où il obtient un diplôme d’études supérieures en gestion des entreprises à l’École supérieure de commerce de Lyon. Jusque-là, tout va bien. Mais en juin dernier, quand la junte au pouvoir envisage de n’autoriser que les candidatures de gens titulaires d’un bac+4, il s’alarme. Aussitôt, il fait intervenir plusieurs amis, civils et militaires, auprès du général Salou Djibo. Le chef de la junte se ravise, et Seini pousse un grand « ouf ! » de soulagement.

Le début de sa carrière est difficile. À son retour de Lyon, il travaille à la Nigérienne d’électricité (Nigelec), où il s’occupe des relations avec la clientèle. Puis, en 1985, il crée sa propre société, l’Entreprise nigérienne de transformation du papier (Enitrap). Mais, au bout de quelques années, il fait faillite. La politique lui donne alors une seconde chance.

Avaler des couleuvres

Son atout maître ? Son amitié avec Hama Amadou. En 1995, il devient conseiller spécial du tout jeune Premier ministre. En 1999, il entre au gouvernement. Puis en 2007, quand Hama est limogé de la primature par Mamadou Tandja, il succède à son mentor. Pourquoi Tandja nomme-t-il un homme aussi effacé ? Pas seulement pour l’équilibre régional – un président de l’Est, un Premier ministre de l’Ouest. Deux ans plus tôt, en 2005, au plus fort des manifestations contre la vie chère, Seini Oumarou a été chargé par Hama de mener les négociations avec les grévistes. L’un d’eux, Moustapha Kadi, se souvient : « Il est resté très serein. Chaque fois qu’on était au bord de la rupture, il faisait preuve de modération et de sagesse. Il a même pris parfois des décisions contraires aux instructions de Hama Amadou. » Finalement, Seini parvient à déminer le terrain.

Homme de compromis, Seini Oumarou avale aussi de très grosses couleuvres. En juin 2009, Tandja tente maladroitement de s’accrocher au pouvoir – le fameux tazartché (« continuité »), le bonus de trois ans qu’il veut s’octroyer. En privé, Seini est contre. « Tandja va dans le mur », confie-t-il à un ami. Mais il ne démissionne pas de son poste de Premier ministre et participe à quelques meetings pro-tazartché. En février 2010, lors du putsch anti-­Tandja, sa discrétion légendaire lui permet d’échapper aux représailles. Quelques mois plus tard, il est investi candidat du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), le vieux parti-État créé par Seyni Kountché. Il mène une campagne habile. Il se pose en « héritier » de Tandja tout en se démarquant du tazartché. Il joue sur le réflexe pro-MNSD parmi les chefs traditionnels. Et, à la surprise générale, le 31 janvier, l’homme tranquille se hisse au second tour.

Mahamadou Issoufou, 59 ans, c’est le contraire. Un partisan, un gagneur, un homme « fougueux et bagarreur », disent ses adversaires. Cela dit, il ne faut pas forcer le trait. Tout n’est pas si différent. Comme Seini, il est musulman – Issoufou est marié à deux femmes et père de quatre enfants. Comme Seini, cet homme costaud aime le grand boubou et le bonnet. Comme Seini, il cultive une discrétion toute sahélienne. À l’époque – pas si lointaine – des « dîners socialistes » dans l’appartement parisien du vieil ami guinéen Alpha Condé, plusieurs convives se souviennent d’un homme modeste. « Il parlait peu et écoutait beaucoup, raconte l’un d’entre eux. Il était modeste. Mais son regard perçant trahissait une forte ambition. »

Traversée du désert

Pour cette ambition, Issoufou n’hésite pas à prendre des risques. Et cela dès ses années d’étudiant. Né à Tahoua, en pays haoussa, il décroche un diplôme universitaire d’études scientifiques à Niamey. Mais dès 1974, il anime des assemblées générales et se fait transférer au lycée de Zinder pour fait de grève. Il suit alors une solide formation en France, où il obtient, en 1979, le diplôme d’ingénieur à l’École nationale supérieure des mines de Saint-Étienne. De retour au Niger, il entre logiquement à la Société des mines de l’Aïr, la Somaïr. Mais en même temps, il lance courageusement le G80, l’un des tout premiers groupes politiques clandestins du pays (c’est l’époque du parti unique). La suite est plus connue. En 1991, juste avant la conférence nationale, il crée le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS). En 1993, il est nommé Premier ministre. Un an plus tard, il sent venir la disgrâce et prend les devants. Il présente sa démission au président Mahamane Ousmane. L’homme a du flair.

Commence alors une longue traversée du désert. Parce qu’il est un membre actif de l’Internationale socialiste, le militant se taille une réputation de « gauchiste ». C’est l’enfant terrible de la classe politique nigérienne. Mais chacun reconnaît en lui un homme de convictions. Ses partisans l’appellent « Zaki », le lion. Deux fois, en 1999 et en 2004, il met Mamadou Tandja en ballottage. Deux fois, il perd.

Front anti-tazartché

Sa chance ? Le tazartché ! Quand Tandja tente de passer en force, Issoufou monte en première ligne et prend des risques. Plus que les autres leaders de l’opposition. En octobre 2009, Tandja essaie de s’en débarrasser. Il profite d’un voyage de l’opposant au Nigeria pour lancer un mandat d’arrêt contre lui. « Il n’osera plus rentrer », se dit Tandja. Mauvais calcul. Issoufou rentre aussitôt à Niamey pour se livrer à la justice. Et, devant la foule massée à l’aéroport, Tandja renonce à le faire arrêter. C’est sans doute ce jour-là que Mahamadou Issoufou gagne ses galons de numéro un du front anti-tazartché et de favori des élections. Seini ou Issoufou ? Les villages de l’Ouest votent Seini. Les quartiers de Niamey votent Issoufou. Quant à la junte, on sait déjà qu’elle ne votera pas pour l’héritier de l’homme qu’elle a renversé.

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