Défense

Gamal al-Banna : « Baradei pourrait être le prochain président égyptien »

Gamal al-Banna dans la bibliothèque de sa fondation, en octobre 2006, au Caire. © Cris Bouroncle/AFP

Partisan d’un islam progressiste et dépoussiéré, il livre son analyse de la révolution égyptienne et revient sur le rôle que peuvent jouer les Frères musulmans dans un cadre démocratique.

Gamal al-Banna, 91 ans, est l’un des intellectuels égyptiens les plus respectés. Et l’un des meilleurs connaisseurs de la doctrine des Frères musulmans, confrérie fondée en 1928 par son propre frère, Hassan al-Banna, abattu en 1949 après l’assassinat du Premier ministre égyptien, Mahmoud Pasha, attribué à l’organisation. Gamal est aussi le cousin de Saïd Ramadan (gendre de Hassan), fondateur de la branche palestinienne du mouvement, dont se réclame aujourd’hui le Hamas. Même s’il n’a jamais adhéré à l’organisation, Gamal a sans cesse étudié et propagé les idées de son frère, souvent dans un esprit critique. Car il passe pour être un des représentants de l’islam progressiste. Il vit retiré dans un quartier pauvre du Caire, où il continue infatigablement à défendre dans ses écrits la réforme qu’il appelle de ses vœux. Nous l’avons rencontré au lendemain de la révolution qui a bouleversé l’Égypte, afin de mieux comprendre quel rôle entendent jouer ces Frères musulmans qui font si peur à l’Occident.

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Jeune Afrique : Depuis toujours, vous écrivez sur la faillite des États musulmans et appelez à une renaissance de la société islamique. Vous attendiez-vous aux bouleversements en cours en Égypte et dans les autres pays arabes ?

Gamal al-Banna : Non. Personne ne s’y attendait. Du moins pas de cette manière, ni à cette vitesse. En Égypte, l’agonie du régime de Hosni Moubarak était perceptible depuis longtemps, mais, pour tout le monde, le moment critique devait être le passage de témoin à son fils. Sans doute la révolte tunisienne a-t-elle été l’étincelle, mais c’est le soulèvement égyptien qui a entraîné les autres pays arabes dans son sillage. Il en a toujours été ainsi dans la région : quand l’Égypte fait un pas, tous les autres suivent. Même l’Arabie saoudite.

Moubarak parti, la confrontation se poursuit entre son régime et le peuple, avec l’armée comme arbitre. À quoi faut-il s’attendre ?

L’Égypte se trouve à la croisée des chemins. Au lieu de simplement démissionner, Moubarak a remis le pouvoir entre les mains de l’armée. Jusqu’à présent, celle-ci a fait preuve de bon sens, mais, au final, il s’agit quand même de soldats. Je n’exclus pas que le dialogue entre les militaires, les forces de l’opposition et les groupes de jeunes à l’origine de la révolte puisse se détériorer. Je ne crois pas à un retour à la répression et à la censure. Le peuple ne le permettrait pas. Mais il n’est pas impossible que cela finisse comme en Libye, où le régime de Kadhafi est en train de se battre pied à pied. Cela m’inquiète. Plusieurs mois de grande incertitude nous attendent. Je comparerais la situation actuelle à celle de l’Union soviétique durant la perestroïka de Gorbatchev.

L’Occident a très vite pris le parti de la rue, sans pour autant cacher ses craintes face à une éventuelle montée de l’islamisme radical, en Égypte comme ailleurs. Quel rôle les Frères musulmans entendent-ils jouer ?

Depuis le début, les Frères musulmans ont choisi de soutenir les manifestants sans chercher à les instrumentaliser, parce qu’ils ont tout de suite compris qu’ils ne pourraient pas peser sur les événements. Les jeunes Frères sont descendus dans la rue, comme les autres, agitant le drapeau national et non la bannière de la confrérie. Ils n’étaient pas plus de 20 000 à 30 000 sur les 2 millions de contestataires qui ont occupé la place Al-Tahrir. Ils ont choisi une stratégie prudente, se bornant à soutenir les demandes de réformes. La confrérie est décidée à respecter les règles de la démocratie. Si des élections ont lieu, elle y prendra sûrement part, mais je peux déjà vous dire qu’elle ne présentera pas de candidat à la présidentielle. En ce moment, les Frères n’ont pas un poids électoral suffisant pour prendre le pouvoir. Leurs efforts sont plutôt tournés vers une islamisation de la société par le bas.

Les Frères musulmans sont très bien organisés et présents un peu partout dans la société égyptienne. Quel est leur poids électoral ?

Si demain se tenaient des élections libres en Égypte, je crois que les Frères obtiendraient facilement entre 20 % et 25 % des suffrages, soit 120 à 150 sièges au Parlement. Mais si l’instabilité venait à s’aggraver et si la période d’incertitude se prolongeait, leur influence pourrait croître, car ils sont indéniablement l’élément le mieux structuré de la société égyptienne. C’est un mouvement social en constante progression, il n’y a aucun doute là-dessus. Et vu son importance actuelle, il est inévitablement devenu une force politique, même si ce n’était pas son objectif initial. Le leadership actuel est décidé à respecter les règles de la démocratie. Le problème, c’est que la conscience politique des Frères, même si elle a été développée ces dernières années, est encore embryonnaire.

Comment l’Occident et les forces libérales de la société égyptienne peuvent-ils croire au nouveau visage démocrate des Frères musulmans, vu leur passé radical et violent ?

En réalité, à chaque fois que sont apparues au sein de la confrérie des franges extrémistes et violentes, elles en ont été aussitôt écartées. Les ­Frères n’ont jamais théorisé le recours à la violence pour islamiser la société. Leur mauvaise réputation est due en grande partie à l’efficacité de la propagande israélienne, à partir de l’implication des Frères dans le conflit israélo-­palestinien, notamment à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. C’est un fait que, pour les Frères, Israël reste une présence coloniale inacceptable au cœur du monde arabe. Les Américains et les Européens ont donc raison de dire que la confrérie est opposée à Israël, mais ils ont tort de croire que c’est un mouvement fanatique. Les Frères exhortent la population à vivre chaque jour selon les principes de l’islam, mais ils n’appellent à aucune guerre sainte.

Soit. Mais comment conjuguer ­l’objectif d’islamiser la société avec les principes d’une démocratie ­pluraliste ?

Le modèle à suivre pourrait être celui de la Turquie, où le Parti pour la justice et le développement (AKP) a su s’adapter aux règles de la démocratie moderne. Il a transformé la « charia » en « justice » et le « djihad » en « développement ». Vouloir convaincre la population de vivre selon les principes de l’islam, cela n’a rien d’anti­démocratique.

Les bouleversements en Égypte ont affaibli le pays sur le plan régional. L’Iran pourrait-il en profiter pour élargir sa sphère d’influence ?

L’Égypte sous Moubarak avait perdu depuis longtemps son influence régionale. Aujourd’hui, nous n’avons pas plus de poids que n’importe quel petit émirat, comme le Qatar. Quant à l’Iran, je pense que, pour des raisons linguistiques, culturelles et historiques, son influence ne pourra pas s’étendre au-delà de l’Irak ou de Bahreïn. Elle n’atteindra ni l’Égypte ni le Maghreb. Je dirais même que la présente révolution pourrait libérer les forces de la société égyptienne et redonner au pays une nouvelle influence régionale. Il faudra du temps, mais les conditions sont réunies vu le poids de la population, des ressources, de l’histoire et, surtout, des institutions et de la société civile du pays.

En Libye, la chute de Kadhafi pourrait-elle déboucher sur l’avènement d’un État islamiste ?

Je ne le crois pas. La société libyenne a une forte tradition laïque. Je n’imagine pas non plus le pays se diviser en plusieurs entités régionales. Bien sûr, Kadhafi se battra jusqu’au bout, mais, malgré ses diverses composantes tribales, la société libyenne a développé une forte identité nationale depuis l’indépendance, notamment après des tentatives d’ingérence des puissances étrangères.

Où en sera l’Égypte dans six mois ?

Même si la situation est délicate, j’espère qu’elle débouchera sur les premières élections libres de l’histoire du pays. Je n’ai pas de préférence pour le prochain président, mais le candidat le plus populaire en ce moment, c’est Mohamed el-Baradei. Ce pourrait être lui notre prochain président. Hélas, je suis trop vieux pour espérer voir mon pays s’affranchir totalement de son passé.

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Propos recueillis au Caire par Davide Vignati et Franco Galdini

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