Politique

Alain Juppé : le retour et le recours

Seize ans après, Alain Juppé retrouve le Quai d’Orsay dans un contexte international bouleversé par les révolutions arabes. Pour la droite, il pourrait constituer une solution de rechange acceptable dans l’hypothèse – improbable – où Nicolas Sarkozy renoncerait à briguer un second mandat.

Mis à jour le 11 mars 2011 à 17:37

Alain Juppé, un repris de justice de nouveau aux affaires. © AFP

Plus dure fut la chute, plus éclatante est la revanche. À son prochain voyage à Washington, Alain Juppé, le nouveau ministre français des Affaires étrangères, ne pourra s’empêcher de penser à l’humiliante épreuve de son accueil à New York, après sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris. Un calvaire judiciaire qui faillit le briser et qu’il raconte, comme pour l’exorciser, dans son livre Je ne mangerai plus de cerises en hiver… Traduisez : je ne serai plus jamais le même.

Étonnante confession où il met à nu sa personne et son personnage avec une sincérité qui passerait chez tout autre pour de l’impudeur. Condamné à un an d’inéligibilité, il aurait pu estimer s’en être plutôt bien sorti si une magistrate ne lui avait lancé : « Vous avez trahi la confiance des Français ! » Il eut alors envie de « hurler », de « chialer » pour évacuer ses souffrances.

Le pire l’attendait en janvier 2005, à l’aéroport John F. Kennedy. Alors qu’il patientait sur la ligne jaune des visiteurs, on l’invite à se présenter à l’immigration, où, deux heures durant, il va vivre l’un des plus douloureux moments de son existence : « Je comprends très vite que j’ai été identifié comme un dangereux criminel. […] On me cuisine sur ma condamnation. On me soupçonne déjà d’avoir voulu dissimuler ma condition de repris de justice. »

"Si la situation s’aggrave…"

Lui qui avait été si souvent accueilli avec tout le protocole réservé aux puissants de ce monde se voit interdire d’utiliser son téléphone mobile, par crainte, sans doute, qu’il n’entre en contact avec quelque complice.

Six ans après, le voilà revenu parmi les privilégiés du tapis rouge. Après avoir décliné l’offre de prendre la tête du Quai d’Orsay il y a quatre mois, il l’accepte aujourd’hui dans des conditions qui, il est vrai, ont changé, comme il l’avait pressenti dès le mois de septembre : « Si la situation s’aggrave et s’il faut rassembler des hommes d’expérience dans un gouvernement resserré et qui gouverne, avec une nouvelle feuille de route… »

Ce n’est pas un hasard si ces exigences ont été reprises, presque dans les mêmes termes, par Nicolas Sarkozy dans son allocution du 26 février. L’entourage du Château devait bientôt confirmer qu’Alain Juppé, pour faire face aux bouleversements planétaires induits par les révolutions arabes, avait reçu toutes les garanties d’un ministère autonome. L’ère est révolue des conseillers sous-marins et des diplomaties parallèles. Clé de voûte des institutions gaulliennes, le domaine réservé n’est pas remis en cause, mais il sera désormais partagé. À la différence de son passage à Matignon, Juppé garde de ses années au Quai d’Orsay un aussi bon souvenir que celui qu’il y a laissé. Il en aura bien besoin pour ramener le calme et la confiance chez des diplomates en plein désarroi, qui par le biais de « collectifs » – du jamais vu – dénoncent tour à tour, anonymement mais publiquement, le manque de moyens et de vision de la politique extérieure française, son amateurisme, son impulsivité et, plus grave, son obsessionnelle « volonté de maintenir le statu quo » contre les changements du monde.

Les médias célèbrent déjà le grand retour de l’homme fort du régime, aussitôt qualifié de « Premier ministre bis » voire de « vice-président », sauveur d’une majorité aux abois et, pour finir, successeur possible à l’Élysée. Le même portrait, en somme, qu’ils dressaient il y a quatre mois d’un François Fillon reconduit et requinqué. Habitué aux retournements d’humeur, le Premier ministre assure sans toujours convaincre que ses relations avec le président n’ont jamais été aussi confiantes et que toutes ces supputations « n’ont aucun sens ».

Qu’adviendra-t-il du couple Sarkozy-Juppé ? Les deux hommes se connaissent, s’estiment, se confrontent ou s’affrontent de longue date. Avec un franc-parler méritoire en politique, le maire de Bordeaux ne s’est jamais dérobé à la question : « C’est une relation complexe. Un peu Giscard-Chirac. Sans la haine ! » Avec même une certaine affection dans la mesure, il est vrai très relative, où la politique peut se permettre quelque sentiment. Juppé reconnaît que travailler avec Sarkozy n’est « pas de tout repos ». S’il le met constamment en garde contre une hyperprésidence qui, à vouloir s’occuper de tout, « s’expose sur tout, à tout moment », il n’oublie jamais d’ajouter qu’elle ne s’explique pas seulement par sa personnalité. Elle est aussi la conséquence du nouveau mandat de cinq ans et de la quasi-simultanéité des élections présidentielle et législatives.

Entre irritation et séduction, il reconnaît que la « fascinante énergie » du chef de l’État exaspère les gens, mais constate qu’au total elle « fait bouger les lignes ». Il se désole d’autant plus de le voir compromettre les résultats de son action par des questions de forme (qu’il appelle pudiquement « son rapport à la vie »), ces manières si souvent déplorées dans les sondages, par son penchant à tout dire (sous-entendu : y compris n’importe quoi) à l’instant où il le pense, et par son refus, enfin, d’admettre que trop de proximité nuit à l’efficacité.

Alain Juppé ne laisse passer aucune occasion de souhaiter la réussite de Nicolas Sarkozy et de lui promettre son aide, sans renoncer à sa liberté de jugement. Fidèle sans être « sarkolâtre », il déplore les excès, jusque dans son camp, de la sarkophobie. « Il y a quand même quelque chose de personnel entre nous. Une admiration mutuelle. On ne peut pas se détester. » (Le Point) À chacune de leurs rencontres, le chef de l’État lui demandait : « Quand est-ce qu’on travaille ensemble ? » Il lui a même proposé la présidence de la Cour des comptes.

Monter sur le "Titanic"

Dans le grand branle-bas des secousses arabes, ils ont fini par s’entendre sur l’attribution des portefeuilles régaliens de la Défense puis des Affaires étrangères. Le journal La Croix rapporte pourtant cette cruelle anecdote. L’été dernier encore, Juppé demandait sans ambages à Sarkozy : « Ai-je intérêt à monter sur le Titanic ? » S’est-il, depuis, persuadé que la droite pouvait, en dix mois, éviter le naufrage ? Ou a-t-il voulu se placer, à l’abri gratifiant du Quai d’Orsay, en position de recours éventuel ? Il a beau affirmer que la fameuse petite phrase de Chirac sur « le meilleur d’entre nous » lui a toujours pesé comme une « tunique de Nessus », il ne peut ignorer qu’elle a aussi fait de lui cet homme en réserve de la République que Sarkozy considère depuis toujours comme un rival potentiel.

Car à droite désormais comme à gauche, c’est le même cri de ralliement : rendez-vous en 2012 ! « C’est là que se fera le vrai remaniement », promettent les socialistes. « C’est alors que les Français nous jugeront sur notre bilan », claironne la majorité. Aux aventureuses anticipations de son avenir, Alain Juppé ne peut qu’opposer une de ses formules favorites : « Pour réussir, il faut aller au-delà du désir, jusqu’à l’obsession. J’ai le désir, je n’ai pas l’obsession. » Il raconte dans un de ses livres qu’à la fin d’une conférence des militants lui ont un jour soufflé qu’il devait être « notre prochain président ». Et alors, qu’est-ce que cela vous a fait ? Il s’esclaffe : cela m’a fait plaisir.

Il ne fera rien pour exciter dans la majorité les combats fratricides, qu’il a en aversion. Mais depuis sa boutade de Bordeaux, ses réflexions ont évolué avec la situation. Il a même fait savoir que si Sarkozy n’était pas en mesure de se présenter il serait candidat à des primaires au sein de la majorité. « Ce scénario ne peut être exclu. […] Je pense avoir des choses à dire. » (L’Express) Il reconnaît que la partie s’annonce difficile et s’inquiète de la perte de confiance des Français en général – ce peuple « le plus pessimiste d’Europe » – et d’une partie de l’électorat UMP, efficacement ciblée par Marine Le Pen.

Le précédent Chirac

On peut être sûr que l’interrogation sur les chances non seulement d’une réélection mais d’une deuxième candidature de Nicolas Sarkozy sera désormais le leitmotiv des débats et émissions politiques, au risque de donner corps à l’hypothèse de son renoncement par le seul effet pervers de son évocation médiatique. François Baroin, ancien journaliste politique ­d’Europe 1, a été l’un des premiers à voir le danger. Il rappelle qu’en 1995 Jacques Chirac, dont il était le porte-parole de campagne, était tombé à 12 % d’opinions favorables. Les correspondants étrangers à Paris ne cessaient de lui demander quand le maire de Paris annoncerait enfin son retrait. Cinq mois après, Chirac était élu président de la République. En quelques semaines d’une flamboyante campagne, il avait regagné la popularité perdue.

Sarkozy ne sera pas moins redoutable dans la dernière ligne droite. « Il en faut plus que ça pour m’arrêter », s’exclame-t-il après chaque épreuve. Et l’on sait qu’il n’y a rien de tel que l’accumulation des défis et challenges pour faire monter son adrénaline. « Le créneau est étroit, observe Alain Juppé. Si Sarko réussit, il sera réélu. S’il échoue, la gauche aura toutes ses chances. » On veut bien croire qu’il ne mangera plus de cerises en hiver. Mais au printemps 2012 ?