Défense

Niger : il y a une vie après le pouvoir

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Le général Salou Djibo, chef de la junte au pouvoir, le 27 avril 2010.

Le général Salou Djibo, chef de la junte au pouvoir, le 27 avril 2010. © AFP

Difficile exercice que celui qui attend le nouveau président nigérien. Il lui faudra ménager les anciens patrons de la junte, tout en prenant soin de ne pas leur donner trop de pouvoir. Une chose est sûre : Salou Djibo, le tombeur de Mamadou Tandja, sera traité avec tous les honneurs.

Les Nigériens parlent déjà d’un « château ». Pour les longues années de retraite qui l’attendent, Salou Djibo, 46 ans, se fait construire une immense maison – 35 pièces, dit-on – dans son village natal de Namaro. C’est à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Niamey, sur la rive droite du fleuve Niger. Les Chinois dirigent le chantier. Il est même prévu de goudronner la piste en latérite qui relie Namaro à la capitale. Seul problème : le financement de la route est libyen…

Sur le plan matériel, l’ex-commandant, qui s’est autopromu général quatre étoiles, n’aura pas de souci à se faire. Comme Ali Saïbou et Mahamane Ousmane, il bénéficiera du traitement dû à un ancien chef d’État – avec pension, résidence, véhicules et personnel de maison. Mieux : les deux candidats à sa succession, Mahamadou Issoufou et Seini Oumarou, promettent de modifier la loi pour améliorer le traitement des « ex ». « Si nous gagnons, nous changerons délibérément la loi pour Salou, avoue même un proche de Mahamadou Issoufou. En chassant Tandja, il nous a rendu un immense service. Il ne faudra pas qu’il se sente marginalisé ou frustré. Nous le traiterons avec la dignité due à son rang. »

En fait, le chef du Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD) a fait deux jolis cadeaux aux démocrates du Niger. En février 2010, il les a débarrassés de Mamadou Tandja. En octobre, il a neutralisé ses compagnons putschistes – notamment les colonels Abdoulaye Badié et Amadou Diallo – qui voulaient s’incruster au pouvoir. « Avant les arrestations de Badié et de Diallo, le CSRD était une vraie junte, avec une ambition politique et la volonté de garder ses privilèges, confie le conseiller d’Issoufou. Depuis la mi-octobre, ce n’est plus qu’une coquille vide. Il reste un seul homme fort, Salou. Et, coup de chance, il est honnête. Son discours, c’est : “J’ai fait mon devoir, et je m’en vais.” » Bref, si Issoufou gagne, le général sera soigné aux petits oignons…

Gentleman-farmer

Le tombeur de Tandja va-t-il devenir un paisible gentleman-farmer, à la manière du Nigérian Olusegun Obasanjo après son premier départ du pouvoir, en 1979 ? Pas si simple. Il quittera l’armée, c’est sûr. Mais, en privé, quand l’un ou l’autre de ses proches l’interroge sur son avenir, il répond : « Je serai disponible pour servir mon pays quand on aura besoin de moi. »

Servir comment ? « Il va sans doute monter une ONG, comme l’a fait en son temps ATT [Amadou Toumani Touré, le président malien, NDLR], confie l’un de ses proches. Il s’occupera d’agriculture ou de lutte contre le paludisme. » Salou Djibo médiateur de l’ONU, de l’Union africaine (UA) ou de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ? « Ce n’est pas une pointure politique comme Rawlings, estime un ancien ministre nigérien, en référence à l’ancien président ghanéen. Il n’est pas passé par une école de guerre en France, en Chine ou ailleurs. Il n’a pas la culture générale d’un Obasanjo. En plus, il est introverti. Dans ses discours, il ne sort jamais de ses notes. Je le vois mal en train de parcourir le monde avec l’aisance d’un ATT. »

À Niamey, certains lui prêtent un avenir de militaire à l’UA, comme le général Sékouba Konaté. En décembre dernier, l’ex-président guinéen est devenu haut représentant de l’UA chargé de la « Force africaine en attente » (FAA). Comme Sékouba, Salou Djibo est un officier de valeur, respecté par ses hommes. Le feu, il connaît. Il a combattu les rebelles toubous dans l’est du Niger. Pourquoi pas un poste militaire à Addis-Abeba ?

S’il veut la paix, le futur président du Niger ne devra pas seulement s’occuper de Salou Djibo, il devra aussi ménager les autres figures de la transition. Ainsi les trois généraux qui siègent au gouvernement : Mamadou Ousseini (Défense), Abdou Kaza (Eau) et Mai Manga Oumara (Jeunesse et Sports). Ou le jeune ministre de l’Intérieur, Ousmane Cissé, qui est un neveu de Salou Djibo. Cissé a fait carrière dans la police et les renseignements généraux. Demain, il pourra rester à Niamey pour s’occuper de la lutte contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), comme il pourra se recycler à l’ONU – il a déjà été en mission onusienne à Abéché, au Tchad.

Une affaire de doigté

Dans l’armée, le futur élu devra veiller aussi à l’avenir de quelques officiers, comme le général Souleymane Salou, chef d’état-major des armées – et oncle de Salou Djibo –, le colonel Abdoulkarim Goukoye, porte-parole du CSRD, et les deux frères Adamou Harouna. L’un, Abdoulaye, commande la zone militaire d’Agadès. L’autre, Djibril, dirige une compagnie de parachutistes à Niamey. Chez les Harouna, on est putschiste de père en fils. En 1974, le père a aidé Seyni Kountché à prendre le pouvoir. L’an dernier, Djibril a mené l’assaut contre le palais de Tandja. « En théorie, il n’est jamais bon de garder au sein d’une armée les militaires qui ont fait un coup d’État, observe une figure politique de Niamey, mais si on écartait tous les militaires qui ont trempé dans les putschs de 1996, 1999 et 2010, il n’y aurait plus un seul officier en activité ! »

En réalité, tout est là. Une transition postmilitaire est affaire de doigté. « Le futur président ne pourra pas être ingrat avec les officiers qui ont pris des risques, lâche notre homme politique. Mais, en même temps, il devra être extrêmement prudent, et ne pas leur donner trop de pouvoir. » Un temps d’arrêt, et puis : « Dommage que la fondation Mo Ibrahim ne récompense que les anciens chefs d’État qui sont arrivés au pouvoir par une élection… »

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