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Chine : comme un parfum de jasmin

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Shangai, 20 février : dispersion d’un rassemblement en faveur des réformes politiques.

Shangai, 20 février : dispersion d'un rassemblement en faveur des réformes politiques. © Reuters

À l’appel d’une mystérieuse organisation, des manifestations ont lieu dans de nombreuse villes chinoises. Les autorités répriment ces timides velléités de contestation politique, mais annoncent parallèlement un grand programme de « rééquilibrage » social.

Chaque dimanche, c’est le même manège. En pleine rue commerçante de Wangfujing, à une encablure de la place Tiananmen, des centaines de policiers sont aux aguets. Vêtus de tenues antiémeutes, accompagnés de chiens renifleurs et de blindés, ils filtrent les accès à cette artère piétonnière. Des agents en civil du Guoanbu, la très redoutée sécurité intérieure, dévisagent et filment les passants. C’est là, au cœur de Pékin, qu’une mystérieuse « organisation du jasmin » appelle chaque semaine à des rassemblements. À 14 heures, les choses s’accélèrent. Les journalistes étrangers sont écartés sans ménagement, et quelques badauds bousculés. Au même moment, le scénario se répète dans plusieurs dizaines de villes. Combien de manifestants ? Quelques dizaines, quelques centaines tout au plus. La révolution du jasmin est-elle en train de gagner la Chine ? « Non, commente un responsable de la propagande. La révolution est inutile et irréaliste. » Reste que le pouvoir paraît quand même bien nerveux.

Dès le 12 février, le Politburo a tenu une première réunion secrète consacrée à la révision des « objectifs de propagande ». En clair : à la nécessité de serrer la vis. Début mars, de nouvelles rencontres ont eu lieu sous l’égide du président Hu Jintao. Pour évaluer les risques d’une contagion en Chine des révoltes arabes. Et tuer dans l’œuf toute forme de contestation. « Comme en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, il y a en Chine un parti unique au pouvoir et de fortes inégalités sociales. Vue de Pékin, toute transformation politique d’un mouvement social est forcément inquiétante », estime le sinologue Jean-Philippe Beja.

Les autorités veulent donc frapper vite et fort. Première étape : le verrouillage des médias. Les programmes des télévisions étrangères sont caviardés s’ils s’avisent de rendre compte des manifestations : les écrans passent au noir. Sur internet, les mots « jasmin », « Moubarak » ou « Ben Ali » sont bloqués, et les forums en chinois sont épluchés par quelque quarante mille gendarmes du Net. Les sites de réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook sont de toute façon bloqués depuis les émeutes au Tibet, en 2008. L’internet chinois ressemble aujourd’hui à un vaste intranet. C’est une muraille de Chine que le vent de la révolte arabe a peu de chances d’abattre.

Verrouillage

Sur le terrain, des forces de police supplémentaires sont déployées dans les grandes villes. Rien que dans la capitale, plus de 700 000 policiers et agents de sécurité sont mobilisés. Un pour vingt habitants ! Le Parti communiste chinois verrouille tout, la machine policière tourne à plein régime, l’armée est aux ordres, et le président Hu Jintao n’incarne pas à lui seul le pouvoir. Il doit d’ailleurs passer la main l’année prochaine.

« Je n’imagine pas les Chinois jouer les martyrs et mourir pour la révolution, nuance le sociologue Jean-Louis Rocca, de l’université Tsinghua, à Pékin. Les manifestations sont toujours la conséquence de problèmes particuliers, comme les expropriations ou la corruption. Jamais ces mouvements ne débordent sur le terrain politique. Les figures de la dissidence comme Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix, sont très minoritaires. Sans être provocateur, je dirais que les Chinois sont plutôt satisfaits de leur sort. »

Pourtant, à en croire un récent sondage paru dans le très officiel Quotidien du peuple, seuls 6 % des Chinois se déclarent heureux. De la hausse des prix de l’immobilier à l’inflation, en passant par la corruption, les sujets de mécontentement sont nombreux. Lors de son discours du 5 mars devant l’Assemblée populaire nationale, Wen Jiabao, le Premier ministre, a pour la première fois reconnu, du bout des lèvres, l’existence d’« inégalités ». Lors de la conférence de presse qui a suivi, il a enfoncé le clou : « Dans des domaines tels que la redistribution des revenus ou la justice, il existe des inégalités auxquelles nous devons porter davantage d’attention. »

Wen a donc beaucoup promis : augmentation du salaire minimum, lancement d’un vaste programme de logements sociaux, aides aux paysans les plus pauvres, lutte contre la corruption. Il s’est même engagé à éradiquer la pauvreté en dix ans ! L’ensemble de ces mesures seront validées par l’Assemblée dans le cadre du 12e plan quinquennal (2011-2015).

La Chine se prépare également à un atterrissage en douceur de son économie : la croissance devrait repasser sous les 8 % et se maintenir autour de 7 % au cours des trois prochaines années. Parallèlement, elle va se recentrer sur son marché intérieur. « En permettant à tous les Chinois d’acheter un réfrigérateur ou une voiture, le gouvernement apporte un peu de bien-être aux classes populaires, mais, surtout, il offre des perspectives à l’économie locale, jusqu’ici tournée vers l’exportation », explique Jean-Louis Rocca.

« Enrichissez-vous », avait lancé Deng Xiaoping en 1978. « Consommez », pourrait lui répondre, en écho, Hu Jintao. Cette fuite en avant consumériste suffira-t-elle à éviter au pays des lendemains difficiles ? Le gouvernement en est si peu assuré qu’il vient d’augmenter parallèlement le budget de la sécurité intérieure, qui, pour la première fois, dépasse celui de la défense. Les dépenses de maintien de l’ordre vont ainsi augmenter de 13,8 % pour atteindre l’équivalent de 68 milliards d’euros par an. Dans une dizaine de provinces, le budget de la police augmentera plus vite que celui des hôpitaux et des écoles.

Si le gouvernement se dit prêt à lâcher du lest, il ne s’agit donc, pour l’instant, que de réformes économiques. Pas question d’ouvrir une brèche politique et de laisser un vent de jasmin souffler sur Tiananmen.

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