Politique

Japon : l’apocalypse

Un soldat japonais prie au milieu des décombres et dans la neige à Otsuchi, le 17 mars. © AFP

Un séisme d’une incroyable violence, un tsunami dévastateur puis la menace d’une catastrophe nucléaire... Le Japon est au bord du gouffre. Mais la résistance et la dignité de la population forcent l’admiration.

L’ampleur du désastre dépasse l’entendement. Un séisme océanique d’une magnitude 9 sur l’échelle de Richter, à 120 km au large de Sendai, sur la côte pacifique du Japon, suivi d’un terrible tsunami. L’épicentre est trop proche du rivage. En dépit de l’alerte donnée trois minutes après la secousse, les habitants du littoral n’ont pas le temps de se mettre à l’abri. Une vague monstrueuse, atteignant par endroits 10 m de hauteur, déferle sur la région du Tohoku et balaie tout sur son passage. L’eau boueuse pénètre sur une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres. C’est le début d’un engrenage infernal. L’eau et les gravats endommagent le système de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, située à une centaine de kilomètres au sud de Sendai (1 million d’habitants) et à 250 km au nord de l’agglomération de Tokyo, la plus peuplée au monde, avec ses 35 millions d’habitants. Or les cuves des six réacteurs doivent, en permanence, être refroidies pour empêcher les cartouches de combustible radioactif de se dégrader et d’entrer en fusion. Les défaillances se succèdent. La situation échappe à tout contrôle. Le 16 mars, l’empereur Akihito s’adresse à la population pour dire sa préoccupation et inciter les Japonais à s’entraider pour surmonter l’épreuve.

Sur la côte pacifique, morts et disparus se chiffrent en dizaines de milliers, tandis que le froid et la neige s’abattent sur la région. C’est la désolation. Dans la seule ville d’Ishinomaki, ce sont au moins 10 000 personnes qui ont disparu, selon le maire. Mais tous les regards sont braqués sur Fukushima-Daiichi. Tokyo retient son souffle. Le drame peut virer au cauchemar absolu.

Calamités et résilience

Pourtant, si incroyable que cela puisse paraître, les Japonais affichent un calme, un sang-froid, une dignité qui forcent l’admiration. Il ne sert à rien de céder à la panique ou de se révolter, car, comme aiment à le dire les Japonais, « il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien faire », et les grands séismes, malheureusement, en font partie. Mais ce sentiment de l’inéluctable, ancré au plus profond de l’âme nippone, et que d’aucuns assimilent, à tort, à du stoïcisme, s’accompagne d’un refus obstiné de céder au fatalisme et à la résignation. L’histoire japonaise est une histoire tragique, une histoire de calamités et de résilience. L’archipel, situé sur une ligne de faille, compte 108 volcans en activité et a tout connu et tout enduré au XXe siècle : les éruptions, les séismes, les tsunamis, les guerres, et l’apocalypse nucléaire de 1945. Et il s’est toujours relevé, plus fort qu’il ne l’était.

Le grand séisme du Kantô, le 1er septembre 1923 – une secousse d’une magnitude de 7,9 survenue alors que la ville essuyait un effroyable typhon – a détruit aux trois quarts les villes de Tokyo et de Yokohama. Plus que le tremblement de terre, ce sont les incendies, déclenchés un peu partout et attisés pendant deux jours par des vents furieux, qui ont anéanti la ville dans un rayon de 15 km, provoquant 140 000 morts. Commémorée chaque année par la défense civile, qui organise, dans les écoles, les entreprises et les administrations, d’impressionnants exercices de préparation et d’alerte, cette tragédie a marqué le début des constructions parasismiques. Le Japon fut ainsi le premier pays à adopter des normes antisismiques rationnelles et efficaces. Novateur mondial, Sano Toshikata (1880-1956), nommé chef de la section architecture de l’agence pour la reconstruction de Tokyo, prôna la généralisation des constructions rigides en béton armé, selon une technique qu’il avait développée. L’expérience avait montré que les seuls édifices intacts et non fissurés étaient ceux qui possédaient des structures en béton armé, et que, à l’inverse, ceux construits selon la « méthode américaine », avec des structures en métal léger, n’avaient pas résisté. Après guerre, les conceptions d’un autre ingénieur japonais, Majima Kenzaburo (1873-1941), furent mises à l’honneur. Reposant sur un postulat radicalement différent – pour absorber les chocs sismiques, une construction doit être souple et flexible –, les vues de Majima se sont avérées les plus adaptées aux constructions de grande taille, comme les gratte-ciel, dont la capitale impériale commença à se doter en 1968. Développé et perfectionné depuis huit décennies, ce savoir-faire a permis à la mégapole japonaise de survivre à la secousse la plus puissante de son histoire.

Tokyo a tremblé, les tours de Shinjuku ont vacillé, mais aucun immeuble ne s’est effondré. L’archipel a tiré les leçons du séisme de Kobe, la dernière grande catastrophe à avoir frappé le pays au siècle dernier. Le drame du 17 janvier 1995 a constitué un électrochoc salutaire. Constructions trop fragiles, services de secours dépassés, coordination défaillante, promiscuité déplorable dans les abris, et rescapés obligés de patienter pendant de longs mois avant le rétablissement de l’eau et de l’électricité : le Japon se croyait prêt à faire face. Il ne l’était pas. Mais, là encore, la ville a été reconstruite, en un temps record. Et sans bruit. Aujourd’hui, à Kobe comme à Hiroshima, les séquelles du drame sont invisibles. Les stigmates de la tragédie, pourtant bien présents, sont indéchiffrables pour une conscience étrangère.

Pudiques, les Japonais n’aiment pas extérioriser leur malheur. Et ont appris à garder leur calme en toutes circonstances. Cette fois pourtant, ils semblent pris au dépourvu. Car à la calamité naturelle s’en ajoute une autre, humaine celle-là. L’ombre terrifiante de l’accident nucléaire plane sur l’archipel. On ne peut plus exclure désormais un impact supérieur à celui de Tchernobyl.

Environnement naturel risqué

En août 1945, les médecins japonais furent les premiers à décrire les terribles conséquences de la « maladie des radiations ». Par dizaines de milliers, les hibakushas, les survivants de Hiroshima et de Nagasaki, succombèrent, rongés par un mal invisible et incurable. Ce souvenir hante encore la conscience collective. L’accident de Fukushima le réactive. Sauf que, cette fois, les Américains n’y sont pour rien. Et la fatalité non plus. Les ingénieurs de Tepco, qui avaient parfaitement intégré le risque sismique, n’avaient tout simplement pas envisagé celui d’un tsunami dévastateur. Le pari nucléaire du Japon peut sembler, rétrospectivement, d’une témérité frisant l’inconscience. Le choix de l’atome pouvait se justifier et se défendre d’un point de vue économique et stratégique, car le pays avait besoin d’énergie pour sa croissance. Mais il obéissait aussi à une nécessité plus intime. Il y avait une forme de défi prométhéen à vouloir développer la filière nucléaire civile dans un environnement naturel si risqué. Les Japonais, on doit l’espérer, pourront et sauront faire face aux conséquences catastrophiques de l’accident. Mais, une fois pansées leurs plaies, ils ne pourront sans doute pas faire l’économie d’une révision déchirante de leur rapport à la technologie et à la nature…

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