Défense

Tunisie : police new-look

| Écrit par Abdelaziz Barrouhi, à Tunis

Réforme de la formation de base, revalorisation salariale, recrutement de jeunes… Les autorités de la transition ne ménagent pas leurs efforts pour redorer le blason des forces de sécurité et rompre avec de vieilles pratiques.

Deux mois. C’est le temps qu’a passé le général Rachid Ammar au ministère de l’Intérieur depuis que l’ex-président Zine ­el-Abidine Ben Ali, trois heures avant sa fuite, le 14 janvier, l’avait chargé de prendre la tête des opérations de maintien de l’ordre, menées conjointement par les forces de sécurité intérieure et l’armée. À la mi-mars, le chef d’état-major de l’armée de terre est retourné au ministère de la Défense dans la plus grande discrétion, mais « mission accomplie ». La situation sécuritaire dans le pays s’améliore de jour en jour. Depuis le début de mars, on ne signale plus d’actes de violence organisée. Les institutions, les édifices publics et les principaux carrefours sont toujours protégés par des blindés de l’armée et des hommes de la garde nationale. Les patrouilles communes – police, garde nationale, armée – portent chaque jour leurs fruits, avec notamment des arrestations en série. Les agents des forces de sécurité intérieure ont progressivement repris du service, à plus de 90 % au sein de la garde nationale, moins dans la police, mais la coordination entre l’Intérieur et l’armée se poursuivra par les moyens traditionnels de communication.

« Ils me manquent un peu »

« Je n’étais pas mécontente de ne plus les croiser pendant les événements, note Souad, une automobiliste, mais je dois avouer maintenant qu’ils me manquent un peu, ne serait-ce que pour les voir assurer la sécurité devant l’école fréquentée par mes enfants. » De fait, des risques persistent tant que les groupes violents organisés – les « résidus du régime Ben Ali » – n’auront pas été totalement neutralisés. Qui sont-ils ?

Dans les milieux proches des services de sécurité, on évoque l’arrestation d’individus liés à l’ex-parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), et qui se seraient sentis menacés dans leurs privilèges. « Il faut distinguer l’élite du RCD et les “clients”, qui sont d’origine modeste, explique un proche du dossier. Ces derniers vivaient des subsides du parti et agissaient sur ordre. Lâchés de toutes parts, en butte à la vindicte populaire, ils se sont joints aux pillards. Quant aux membres de l’élite nationale ou régionale du RCD, y compris le clan Ben Ali-Trabelsi et ses alliés, ils se sont manifestés, après la décision de dissoudre le RCD, en payant des hommes de main pour qu’ils s’attaquent aux symboles de l’État, pensant ainsi semer le chaos et torpiller la révolution, comme à Kasserine ou au Kef. » « Ils avaient à leur service des agents de sécurité, des milices, des mercenaires, souvent des ex-policiers », raconte un commissaire de police aujourd’hui à la retraite. Dans certaines villas des Trabelsi, notamment celle de Belhassen, on a découvert des caches d’armes, ce qui laisse à penser qu’ils se préparaient au pire. À moins de s’être constitués en cellules dormantes, les hommes de main du régime Ben Ali paraissent laminés, même si l’identité des fameux snipers, qui ont tout à coup disparu, reste nimbée de mystère. Certains estiment qu’ils étaient liés au général Seriati, l’ex-« sécurocrate » de Ben Ali. Que sont-ils devenus ? Nul ne le sait.

À ces « résidus » s’ajoutent les évadés de prison, les pillards organisés et les criminels. Et là, on va de surprise en surprise. C’est ainsi que les nouveaux responsables du ministère de l’Intérieur ont découvert que la situation sécuritaire sous Ben Ali n’était pas aussi brillante que le disait le discours officiel. L’ex-raïs affirmait que le taux d’arrestation des criminels était de 90 %, alors qu’il n’était en réalité que de 60 %. Pour faire illusion et intimider la population, Ben Ali a laissé courir la rumeur selon laquelle les effectifs de la police s’élevaient à 150 000 hommes. Selon Farhat Rajhi, le nouveau ministre de l’Intérieur, ils ne sont que 50 000. C’est ce qui explique que les pillards aient pu s’en donner à cœur joie au moment des événements. D’autant qu’ils étaient « épaulés » par des évadés de prison. Fait encore non élucidé, ce sont en effet pas moins de 27 établissements pénitentiaires qui, simultanément, ont laissé fuir 11 000 détenus. Et ceux qui ont refusé de s’évader parce que la date de leur libération était proche… ont été poussés dehors. On a enregistré le retour volontaire de 3 000 d’entre eux (moyennant une absence de poursuites) et l’arrestation de 3 000 autres, ce qui signifie que 5 000 détenus sont encore dans la nature.

Ces évasions ont eu lieu au moment où la population avait le plus grand besoin de protection. Or la plupart des policiers avaient disparu, notamment depuis qu’un ordre officiel les avait désarmés, le 12 janvier, au prétexte que leurs armes ne devaient pas tomber entre les mains des manifestants. Certains d’entre eux ne savaient plus où donner de la tête après le saccage de 233 commissariats et de 92 locaux de la garde nationale. Une soixantaine de responsables de la police ont vu leur voiture et leur domicile saccagés. « La peur a changé de camp », a dit l’un d’eux au plus fort de la révolte. « Innocents, nous sommes innocents du sang des martyrs [de la révolution], nous obéissions aux ordres », clamaient les policiers manifestant pour la première fois devant leur ministère.

Rajhi, l’homme de la situation

Le rétablissement de la sécurité étant la priorité des priorités, le ministère de l’Intérieur est l’un des enjeux majeurs de l’après-Ben Ali. Des signaux forts ont été lancés, comme l’arrivée à sa tête de Farhat Rajhi, un magistrat indépendant de 58 ans, très respecté dans le milieu judiciaire et dont la droiture n’a pas été appréciée du temps de Ben Ali. Par son calme, sa spontanéité et son intégrité, Farhat Rajhi a séduit les Tunisiens. Malgré son rocambolesque baptême du feu – l’invasion de son bureau par plusieurs centaines de policiers mécontents, auxquels s’étaient mêlés des délinquants –, il a su garder le cap et mettre les forces de l’ordre et le ministère, que l’on disait « miné » par les partisans de Ben Ali, au diapason de la révolution. Par principe de précaution et non pas parce qu’ils étaient tous dangereux, il s’est séparé d’une trentaine de hauts responsables. Le nom de Rajhi est désormais associé à la décision historique de dissoudre la « police politique » et la structure qui en avait essentiellement la charge. Son nom demeurera aussi attaché à la décision non moins historique de suspendre le RCD, avant que la justice n’en prononce la dissolution.

Sous l’ancien régime, les agents des forces de l’ordre étaient sous-payés et peu considérés. Ben Ali les a même publiquement humiliés en évoquant dans un discours les « pourboires » qu’ils recevaient en billets de 5 et 10 dinars. Le gouvernement provisoire de la révolution a de ce fait décidé, ce qui est exceptionnel en temps de crise, d’augmenter leurs salaires de 120 dinars par mois, soit une hausse de 30 %. Les agents disposeront en outre, pour la première fois, d’un syndicat, qui va leur permettre d’exprimer leurs revendications légalement.

Changement de mentalité

Sur le plan de la communication, Rajhi s’est converti avec une facilité étonnante à internet pour informer en toute transparence, en créant notamment une page Facebook dédiée à son ministère qui connaît un grand succès : 150 000 « amis » en six semaines. Désormais, les informations et clarifications sur les événements sont rapidement répercutées et les internautes peuvent publier leurs commentaires en toute liberté. Dans les semaines à venir, les policiers étrenneront de nouvelles tenues et sembleront plus nombreux. D’abord parce que le port de l’uniforme sera obligatoire pour tous les agents – certains travaillaient jusque-là en civil –, ensuite parce que le ministère compte recruter 10 000 à 20 000 jeunes, ce qui insufflera du sang neuf, enfin parce qu’il faut rationaliser l’utilisation des forces de l’ordre. Désormais, ce ne sont plus les policiers qui maintiendront l’ordre à l’intérieur des stades, avec tout ce que cela comporte comme risques d’affrontements, mais des « stadiers » civils, comme dans les pays développés.

La tâche des forces de sécurité reste néanmoins colossale. La suppression de la police politique doit se traduire dans les faits pour empêcher tout retour aux mauvaises habitudes. Le plus grand danger demeure en effet la persistance de vieux réflexes. Il appartient donc aux agents comme aux responsables de changer leurs mentalités et leurs comportements avec les citoyens. Cela implique des recyclages pour certains « anciens », mais aussi une réforme de la formation de base, qui devra désormais répondre à ce critère universel qu’est le respect des droits de l’homme, de la liberté des citoyens et de leur dignité. 

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3097 ok 600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte