Défense

Gbagbo – Compaoré : le dernier bras de fer

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Gbagbo et Compaoré à Ouagadougou, en janvier 2008.

Gbagbo et Compaoré à Ouagadougou, en janvier 2008. © Georges Gobet/AFP

Ils se sont appréciés, entraidés même, avant de se détester. Depuis plus de dix ans, l’ex-président de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo et le chef de l’État burkinabè Blaise Compaoré s’observent, se jaugent et se méfient. Chacun soupçonnant toujours l’autre d’être à l’origine de ses ennuis. Une « amitié » en dents de scie dont l’épilogue s’est joué à Abidjan, le 11 avril.

Était-ce leur dernière conversation téléphonique avant la grande explication finale, qui a commencé le 28 mars sur le terrain militaire pour se solder le 11 avril avec l’arrestation de Laurent Gbagbo ? Le 16 mars, le chef de l’État burkinabè, Blaise Compaoré, a appelé son homologue ivoirien – un petit événement depuis leur dernier coup de fil, le 29 novembre, au lendemain du second tour de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Le 15 mars, le Sud-Africain Jacob Zuma avait téléphoné à Ouagadougou pour annoncer qu’il « lâchait » Laurent Gbagbo, qu’il reconnaissait la victoire d’Alassane Ouattara et qu’il en avait personnellement informé le président sortant.

Blaise Compaoré, proche soutien d’Alassane Ouattara, savoure sa victoire diplomatique. Depuis plus de dix ans, ses relations avec Laurent Gbagbo sont compliquées. Mais lorsqu’il lui téléphone ce 16 mars, c’est, dit-il, pour lui proposer son aide. « Tu devrais suivre les conseils de Jacob Zuma, qui te demande d’appliquer les décisions de l’Union africaine, lui glisse Compaoré. Je peux encore t’aider à trouver une porte de sortie honorable. » Laurent Gbagbo ne donnera pas suite.

Au cours des mois qui ont précédé l’élection, les deux hommes avaient fait mine de se rabibocher. Mais, depuis le 28 novembre, leur relation s’est à nouveau dégradée. Compaoré a reconnu la victoire d’Alassane Ouattara avant de faire pression sur la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour que l’on permette au nouveau président de prendre ses fonctions. En réponse, Gbagbo a épinglé son homologue, réélu le 21 novembre dernier : « En 2003, il y a un chef d’État d’un pays voisin qui a dit que je méritais la Cour pénale internationale. Venant de lui, c’est succulent. Il vient de se faire réélire à 80 %. Moi aussi, j’aurais dû me faire élire à 80 % et on n’en parlerait plus. » Puis il a fait bloquer des marchandises burkinabè au port d’Abidjan, coupé momentanément la fourniture d’électricité en guise d’avertissement et autorisé Charles Blé Goudé, leader des Jeunes patriotes, à manifester contre la venue de Compaoré à Abidjan dans le cadre du panel de l’Union africaine.

Deux animaux à sang froid

Dans les deux camps, la méfiance était de mise. Quand Ouagadougou prédisait une fin rapide au régime des « refondateurs », les soutiens de Laurent Gbagbo rétorquaient que le président du Faso n’était pas à l’abri d’un mauvais coup. « Tous deux sont de fins stratèges et de redoutables tacticiens », explique un diplomate occidental. Au quotidien, ils sont d’un accueil agréable, aimant recevoir à dîner, jamais à court de blagues et d’histoires drôles. Mais tels deux animaux à sang froid, Gbagbo et Compaoré n’ont pas d’états d’âme.

Depuis plus de vingt ans, ils entretiennent une histoire faite d’amour et de haine, de services rendus et de rancune tenace. Ils se connaissent parfaitement et cultivent même des points communs. Laurent Gbagbo, 65 ans, est le fils d’un sergent de police. Blaise Compaoré, 60 ans, est celui d’un garde républicain. Tous deux sont nés dans des villages modestes : le premier à Mama, dans l’Ouest ivoirien, et le second à Ziniaré, au nord-est de la capitale burkinabè. En mars 1971, Gbagbo est un opposant au président Houphouët-Boigny. Il est interpellé alors qu’il manifeste devant les locaux de l’Assemblée nationale. Son emprisonnement se mue en enrôlement forcé. La même année, Compaoré est enrôlé de force dans un contingent spécial après avoir participé à une fronde estudiantine. Il prend goût à la carrière militaire. Gbagbo se voit refuser de suivre une formation de sous-officier.

Porté au pouvoir en 1987 par un coup d’État, Compaoré a depuis remporté quatre élections. Et les premiers contacts avec Gbagbo, via des émissaires, remontent au milieu des années 1980. Parmi eux, Guy Labertit, qui est alors le Monsieur Afrique des socialistes français, Louis Dacoury-Tabley, ami d’enfance de Gbagbo, et Arsène Bongnessan Yé, ex-médecin militaire devenu ministre de la Réforme.

Compaoré s’intéresse à cet homme qui ose défier Houphouët et lui apporte son soutien financier. C’est grâce à lui que sortent les premiers journaux du Front populaire ivoirien : L’Événement, puis L’Alternative et Notre Voie. Laurent Gbagbo est discrètement reçu à Ouagadougou. « À l’époque, raconte un proche des deux présidents, ils se retrouvaient dans le combat contre l’impérialisme. Ils avaient une vraie relation de camaraderie. »

Une visite qui tourne au fiasco

Compaoré voit aussi régulièrement Alassane Ouattara, l’ami qui a grandi au Burkina Faso et dont il apprécie les compétences, mais il ne lui déplaît pas d’avoir plusieurs cordes à son arc ivoirien. Tout change en juillet 2000. Laurent Gbagbo appuie le référendum constitutionnel voulu par le général Gueï, qui écarte Ouattara de la course à la présidentielle. Compaoré n’apprécie pas. « En août, raconte Guy Labertit, Blaise me dit : “Je suis un ami de Laurent, mais c’est Alassane qu’il faut à la Côte d’Ivoire.” » En octobre, les choses empirent. Laurent Gbagbo est élu – mal élu, de son propre aveu. Les violences postélectorales font de nombreuses victimes, y compris parmi les partisans de Ouattara. Compaoré n’encaisse pas.

Dès janvier 2001, le Burkina Faso est soupçonné d’avoir ourdi le complot dit de la Mercedes noire, qui fit vaciller le nouveau président. En décembre de la même année, la première visite officielle de Gbagbo à Ouagadougou tourne au fiasco. Prévue pour durer deux jours, elle est expédiée en six heures. En septembre 2002, Abidjan accuse le Burkina Faso d’avoir soutenu la tentative de coup d’État, puis, après la partition de la Côte d’Ivoire, d’accorder le gîte et le couvert aux rebelles. En 2003, c’est au tour de Compaoré de soupçonner Gbagbo d’être derrière la tentative de putsch qui vient d’ébranler son régime. Dans une interview au quotidien français Le Parisien, il y compare Gbagbo à Slobodan Milosevic, l’ancien président serbe, accusé de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide.

Les années passent et la situation politique s’enlise. Fin 2006, les deux hommes comprennent qu’il faut faire bouger les lignes. Gbagbo choisit de suivre les conseils du Sud-Africain Thabo Mbeki et retourne frapper à la porte de Compaoré. Il envoie Désiré Tagro, futur ministre de l’Intérieur, négocier avec Guillaume Soro, le chef des rebelles ivoiriens, que Compaoré verrait bien Premier ministre. Le 4 mars 2007, l’accord politique de Ouagadougou est signé entre Gbagbo et Soro, sous l’égide de Compaoré.

Entre les deux présidents, l’heure est à la réconciliation, mais les entourages entretiennent la méfiance : « Gbagbo ne changera jamais », murmure-t-on côté burkinabè. « Cet accord est un piège. Compaoré a choisi son camp », soutiennent les radicaux à Abidjan, notamment Simone Gbagbo et Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée nationale. Peu importe : les deux hommes jouent le jeu de la paix. Les visites d’État reprennent, avec discours aux Parlements et signature de traités d’amitié. Compaoré se rend dans le village natal de Gbagbo, qui supprime la carte de séjour, évitant de nombreuses tracasseries aux trois millions de Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire.

À force de confiance retrouvée (ou affichée), l’élection présidentielle ivoirienne se profile… jusqu’à la dissolution de la commission électorale et du gouvernement, en février 2010. Nouvelle crise ! Le 1er avril, Gbagbo se rend à Bobo-Dioulasso et se confie à Compaoré. La liste électorale ne lui est pas favorable. Embarras de son interlocuteur : « Comment veux-tu que j’intervienne ? Le processus de sortie de crise est bordé de toutes parts. Nous t’avons prévenu à plusieurs reprises que tes cadres ne travaillaient pas pour faire enrôler tes partisans. »

C’est la rupture. Trois jours plus tard, Gbagbo est à Dakar pour assister à l’inauguration du monument de la Renaissance. Il demande au président sénégalais de s’impliquer dans la résolution de la crise. Abdoulaye Wade vient à Abidjan, fin avril, mais dit ne pas souhaiter s’aventurer sur ce terrain miné.

Acculé, Gbagbo se résout à aller à l’élection. Le premier tour se passe relativement bien, mais lorsque Henri Konan Bédié, arrivé troisième, appelle à voter Ouattara, Gbagbo s’inquiète et décrète un couvre-feu pour le second tour. La veille du vote, le 27 novembre, Compaoré se déplace à Abidjan pour le convaincre de revenir sur sa décision. Lors d’une rencontre au palais présidentiel, il s’adresse aux généraux de Gbagbo : « Cette mesure n’a pas de raison d’être. Une élection est une célébration de la démocratie. Des pays dans une situation autrement plus difficile comme l’Afghanistan ou l’Irak ont organisé leur scrutin sans couvre-feu. » Gbagbo le raccompagne à son véhicule, en lui promettant de régler la question. Il n’en fera rien. Jamais depuis que Gbagbo a accédé au pouvoir, les deux hommes n’auront retrouvé la complicité des premières années.

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