Politique

Côte d’Ivoire : la bataille d’Abidjan

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Les frappes aériennes de la France et de l’Onuci ont fait la différence. Mais elles n’ont pas suffi. Terrés chez eux, les habitants d’Abidjan espèrent la fin des combats.

Décidément, Laurent Gbagbo a le cuir épais. Pas grand monde ne pensait qu’il allait tenir, durant le week-end du 2-3 avril, face à la foudroyante offensive des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) lancée en début de semaine. En quelques jours, elles avaient conquis les principales localités du sud du pays (voir J.A. no 2621) et s’apprêtaient à cueillir le président sortant, à Abidjan. L’homme semblait acculé, isolé, perdu. Sauf que le dernier carré des fidèles a farouchement résisté pendant que les « Jeunes patriotes » et de nouvelles recrues armées faisaient régner la terreur dans certains quartiers.

Après s’être cassé les dents, les pro-Ouattara ont opté pour un repli stratégique au nord de la capitale économique, attendu des renforts et réclamé un soutien militaire aux Nations unies et à Paris (lire pp. XX). Dans le même temps, les soldats de l’opération Licorne mettaient à l’abri un maximum de ressortissants français, notamment à la base de Port-Bouët. Quant aux pro-Gbagbo, ils regroupaient une partie de la population du quartier du Plateau – où se trouve le palais présidentiel – dans la cathédrale Saint-Paul. L’explication finale approchait. L’accalmie de dimanche n’était qu’une veillée d’armes.

 

Lundi 4 avril

Déluge de feu

En début d’après-midi, les FRCI lancent « l’assaut final ». Sous les ordres du général Soumaïla Bakayoko – ex-chef d’état-major des Forces nouvelles (FN) –, basé dans le village de Zanoua, 4 000 hommes marchent sur Abidjan tandis que d’autres colonnes arrivent par le sud. En tout, 9 000 combattants sont mobilisés. L’opération est dirigée par le Premier ministre du président Alassane Ouattara, Guillaume Soro. Objectifs : le quartier de Cocody, où se trouvent la résidence de Laurent Gbagbo et le siège de la Radio Télévision ivoirienne (RTI), et celui du Plateau, où est situé le palais. Des dizaines de véhicules équipés de mitrailleuses avancent. Les zones sont sécurisées au fur et à mesure de la progression. Mais, en face, les pro-Gbagbo ne flanchent pas. Il s’agit notamment de soldats de la Garde républicaine et du Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos). Des explosions retentissent, notamment au Plateau. Une épaisse fumée s’échappe également du camp de gendarmerie d’Agban. Dans une interview à la BBC, le représentant du secrétaire général de l’ONU, Choi Young-jin, prévient : « Nous allons utiliser notre avantage aérien et nous allons bientôt passer à l’action. »

Vers 16 heures, heure d’Abidjan, quatre personnes, dont deux Français, sont enlevées à l’hôtel Novotel par des hommes portant l’uniforme des Forces de défense et de sécurité (FDS). Parmi les deux Français figurent Yves Lambelin, le président du groupe agro-industriel ivoirien Sifca.

Peu après 18 heures, les hélicoptères Mi-24 de l’Onuci et les Puma et les Gazelle de Licorne décollent pour « neutraliser les armes lourdes » du camp Gbagbo, retranché dans sa résidence avec ses proches. Ses derniers bastions sont pilonnés sans relâche (voir carte). Canons, blindés, stocks d’armes explosent dans un vacarme assourdissant et sous une pluie battante. « Le ciel nous est tombé sur la tête. Mes enfants sont effrayés et se sont cachés sous leur lit », raconte un habitant du quartier de Koumassi, pourtant assez éloigné du déluge de feu. Des tentatives de négociations pour une reddition de Gbagbo sont entreprises durant la nuit.

 

Mardi 5 avril

Touché mais pas coulé

De nouveaux tirs sont entendus en début de matinée autour du palais présidentiel, mais les appareils de l’Onuci et de Licorne restent au sol. Sur RFI, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France nommé par Ouattara, Ally Coulibaly, en est persuadé : « L’affaire est pliée. Gbagbo serait en négociations pour se rendre. » À voir. Après avoir diffusé un dernier message appelant les Ivoiriens à « réciter l’Apocalypse », la RTI, touchée par un missile, n’émet plus, l’arsenal lourd des FDS est totalement parti en fumée…, mais Gbagbo s’obstine. Et son porte-parole, Ahoua Don Mello, affirme que l’heure n’est pas à la reddition.

À la mi-journée, le chef d’état-major de l’armée revenu après une éclipse à l’ambassade d’Afrique du Sud, le général Philippe Mangou, annonce un « arrêt des combats » et demande « un cessez-le-feu » à l’Onuci. Reconnaissance d’une défaite, ultime diversion ou gain de temps pour se réorganiser ? En tout cas, les diplomates à New York, Paris et Abidjan s’activent.

À l’Assemblée nationale française, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, exige que le départ de celui qu’on surnomme « le Boulanger » soit précédé de la publication d’un document signé dans lequel il renonce au pouvoir et reconnaît la victoire de Ouattara. L’Afrique du Sud puis la Mauritanie font partie des points de chute cités. La neutralisation par l’Onuci des derniers éléments restés fidèles, la mise à l’écart de l’inquiétante Cour pénale internationale (CPI), la protection des proches du président sortant, la récupération de leurs avoirs… « Tout est en discussion », assure un diplomate ouest-africain. À la manœuvre, le ministre des Affaires étrangères de Gbagbo, Alcide Djédjé. Mais, reclus dans le sous-sol fortifié de sa résidence, le président sortant – convaincu par son épouse Simone, semble-t-il – refuse de se soumettre, récuse son ministre émissaire. Et déclare le soir sur RFI : « Je dis que j’ai gagné les élections. Mon adversaire dit qu’il a gagné les élections. Je dis OK, asseyons-nous et discutons. C’est tout ce que je demande. Il faut régler cela. » Retour à la case départ.

 

Mercredi 6 avril

Reprise des combats

Des tirs sporadiques sont entendus dans différents quartiers d’Abidjan, particulièrement à Yopougon et près de la base maritime de Locodjoro. Dès 8 h 30, les FRCI repartent à l’assaut de la citadelle présidentielle sous la direction du commandant Adama Yéo, un proche de Guillaume Soro. « On va sortir Gbagbo de son trou et le remettre au président Ouattara », déclare Sidiki Konaté, bras droit du Premier ministre. Les combattants parviennent à faire voler en éclats le portail de la résidence mais doivent ensuite rebrousser chemin. Au quartier du Plateau, les blindés de Licorne tentent de sécuriser l’ambassade de France en repoussant des soldats fidèles au président sortant. « On n’ose même plus sortir la tête par les fenêtres, explique un habitant du quartier. Il y a des snipers sur les toits. » En début d’après-midi, deux soldats des FDS pénètrent dans le Novotel du Plateau. Les journalistes occidentaux présents craignent le pire après l’enlèvement de l’homme d’affaires Yves Lambelin. En fait, les militaires viennent s’approvisionner en vivres et repartent rapidement. Au niveau diplomatique, les discussions sont au point mort. Partout, la population est victime de pillages de miliciens et patriotes des deux camps.

Dans la soirée, les soldats français interviennent à nouveau pour évacuer de sa résidence de Cocody l’ambassadeur du Japon et ses collaborateurs. Des mercenaires libériens pro-Gbagbo s’étaient installés sur le bâtiment. « Les négociations achoppent sur deux points, affirme un diplomate français. Gbagbo veut rester en Côte d’Ivoire et refuse de reconnaître la victoire de son adversaire. »

 

Jeudi 7 avril

Opération blocus

Changement de stratégie. Après avoir essayé de déloger Laurent Gbagbo par la force, le camp Ouattara opte pour son isolement total. Dans la journée, la force onusienne va progressivement encercler la résidence présidentielle pour en contrôler tous les accès. Trois jours plus tôt, Choi Young-jin avait fait cette proposition au président sortant : « Si vous voulez rester, on va vous protéger. Si vous désirez partir, on peut aussi vous aider. » En fait, le blocus vise à exiler ou à capturer un Gbagbo assiégé mais vivant. Ouattara veut éviter à tout prix d’en faire un martyr.

Toute la journée, le président élu prépare une grande adresse à la nation. Il s’entretient avec les généraux Kassaraté (patron de la gendarmerie) et Brindou (directeur général de la police nationale). Il leur demande de reprendre le maintien de l’ordre en collaboration avec les forces impartiales. Pendant ce temps, les évacuations continuent. Plus de 1 000 Français sont récupérés par les soldats de Licorne. Environ 200 Libanais se rendent également à l’hôtel Le Wafou, zone de ralliement proche de l’aéroport, sous la double protection d’une société de sécurité et de soldats pro-Ouattara, avant de prendre un vol pour Beyrouth.

Au « palais intérimaire » du Golf Hôtel, ADO reçoit dans l’après-midi les ambassadeurs de France et des États-Unis ainsi que le représentant spécial de Ban Ki-moon. « Il n’y a aucune négociation avec monsieur Laurent Gbagbo. Monsieur Laurent Gbagbo n’existe plus, il est enfermé dans sa cave », déclare, à sa sortie, Jean-Marc Simon, l’ambassadeur de France.

À 20 heures précises, Ouattara apparaît sur les écrans de la Télévision Côte d’Ivoire (TCI) pour un discours à la nation.

 

Vendredi 8 avril

Faire comme si

Abidjan s’est réveillé encore une fois au son des tirs à Agban et à Cocody. Au Golf Hôtel, on travaille à la sécurisation du territoire en redéployant policiers et gendarmes. « Il faut vite remettre le pays au travail », explique Patrick Achy, le ministre des Infrastructures économiques. Le président Ouattara demande la levée des sanctions de l’Union européenne sur les ports d’Abidjan et de San Pedro, la remise en route de la Société ivoirienne de raffinage pour l’approvisionnement en gaz et en carburant. Le gouvernement s’apprête aussi à réautoriser les exportations de cacao. Près de 400 000 tonnes pourraient être embarquées rapidement.

« Nous souhaitons organiser dans les deux prochains mois une conférence internationale des bailleurs de fonds à Abidjan sur le financement postcrise, conclut Achy. Les attentes des populations sont grandes. Il ne faut pas perdre de temps ». 

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