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Tunisie : touche pas aux droits de la femme

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À bord de la Caravane du remerciement, le 6 février.

À bord de la Caravane du remerciement, le 6 février. © Ons Abid pour J.A.

Inquiètes face au discours ambigu des islamistes, féministes et laïques tunisiennes redoublent de vigilance. Et interpellent les autorités provisoires et la société civile pour qu’elles leur garantissent la protection de leurs acquis.

Ils sont là. Barbes et qamis, les yeux cerclés de khôl, regards incendiaires. « Mais où étaient-ils donc cachés ? » se demande une blogueuse. Ces salafistes du parti El-Tahrir – non autorisé –, qui font figure d’extraterrestres au pays de Bourguiba, s’affichent désormais au grand jour, et leurs démonstrations musclées font la une des journaux. Une semaine à peine après la chute de Ben Ali, ils s’en prenaient déjà sans détours, dans leurs prêches ou dans leurs réunions publiques, à l’émancipation des femmes. Pour ces « talibans », comme on les appelle ici, la chose est claire : il faut rétablir la charia, donc la polygamie et le mariage religieux, et, pour résorber le chômage, forcer les femmes à retourner au foyer. Ce sont eux qui ont mis le feu à plusieurs maisons closes, arguant que l’islam interdit la prostitution. Eux qui fustigent les passantes non voilées, les femmes artistes. Eux, toujours, qui ont frappé une journaliste de la chaîne Nessma parce qu’elle a animé une émission sur la laïcité. Autant d’alertes qui ont poussé féministes et laïques à accentuer leur vigilance, notamment à travers une manifestation contre l’intégrisme, le 9 avril, à Tunis, et à interpeller les autorités provisoires.

Mais le danger ne vient peut-être pas tant des salafistes que des tenants d’un islam prétendument « soft » affiché par les militants d’Ennahdha – parti autorisé –, dont le discours demeure pour le moins ambigu. « Autant je n’acceptais pas qu’on dise que Ben Ali était un rempart contre les islamistes, explique l’avocate Bochra Belhaj Hmida, ex-présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), autant je refuse aujourd’hui de croire que la menace islamiste est un leurre. » Faut-il attendre des formations dites libérales et laïques qu’elles fassent échec à ce courant religieux ? « Les pourparlers actuels tournent plutôt en faveur de ce dernier, déplore Bochra. Les islamistes sont en train de s’exprimer, de réagir dans les mosquées, les médias, et cherchent à nouer des alliances politiques. Les partis dits progressistes courtisent Ennahdha, alors qu’ils devraient s’allier entre eux, étudier les moyens de combattre ce courant sur le plan culturel et politique, et dénoncer les contradictions de son discours. » C’est pourquoi l’avocate, ainsi que d’autres militantes de l’ATFD, entend exiger de tous les partis qu’ils promettent dès à présent de maintenir et de renforcer le code du statut personnel (CSP) et la parité, et de s’attaquer à la question de l’héritage, qu’il faudra rendre équitable. Elles se sont attelées à préparer un pacte qui engagerait dans ce sens la société civile et la classe politique.

Bochra se dit « inquiète, mais pas alarmée » : « Chaque fois qu’il y a un changement, on croit que le CSP risque d’être touché. Mais je crois qu’il existe des forces qui feront en sorte que ces acquis soient protégés et renforcés. C’est en tout cas notre mission en tant que militantes féministes. » La blogueuse Mona Ben Halima est encore plus optimiste : « Je ne comprends même pas pourquoi on maintiendrait un ministère de la Femme ou une fête de la Femme. C’était en 1957, ça ! Aujourd’hui, le CSP est un acquis. C’est à nous, membres de la société civile, d’être vigilants. Il n’y aura pas de retour en arrière. Nous combattons pour la modernité ! »

Représentation

Seulement voilà, comment les femmes réussiront-elles à se faire entendre si elles ne disposent pas d’une représentation dans les instances politiques ? Car c’est là l’autre menace qui guette les Tunisiennes : la révolution risque de les laisser au bord de la route, comme naguère les moudjahidate algériennes. En effet, sitôt le soulèvement terminé, les femmes qui s’étaient fortement impliquées dans la révolution ont, à quelques exceptions près, disparu de la scène politique et des réseaux médiatiques. Le gouvernement provisoire ne compte qu’une seule ministre – en dehors de celle chargée des Affaires de la femme. Idem pour les partis politiques, où la présence féminine à des postes de direction est quasi nulle, exception faite du Parti démocratique progressiste (PDP) d’Ahmed Néjib Chebbi, dont Maya Jribi est la secrétaire générale. Pas de figures connues dans les rangs de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), trois seulement à la Ligue de défense des droits de l’homme, une présence symbolique parmi les membres du Conseil de la révolution. Quant au dossier du droit des femmes, il ne figure ni sur l’agenda du gouvernement provisoire ni sur celui des partis d’opposition. « Aujourd’hui, les femmes dérangent plus qu’elles ne dérangeaient avant, affirme Bochra. Chaque fois qu’on veut ramener la question féminine sur le tapis, les hommes nous sortent l’argument classique du “ce n’est pas le moment”, “ce n’est pas la priorité”, “c’est contre-productif”. En fait, ils ont peur que les femmes leur prennent leur place. Quand notre association des femmes démocrates parle de démocratie, elle rencontre un écho au sein des partis d’opposition. Mais dès qu’elle parle des femmes, ces derniers sont absents ou hostiles. À preuve, alors que le consensus est là pour ratifier les conventions internationales, on refuse de se prononcer sur les conventions qui ont trait aux droits des femmes, comme la non-discrimination entre les sexes ou l’héritage. » Et Bochra de conclure : « Les femmes, ils ont en besoin, ils les ont toujours instrumentalisées. Mais il faut que cela cesse ! »

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Par Fawzia Zouari, envoyée spéciale à Tunis

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