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Culture

Abdelwahab Meddeb : « C’est surprenant qu’en Tunisie la révolution n’ait pas eu lieu plus tôt »

Abdelwahab Meddeb vit en France depuis 1967.

Abdelwahab Meddeb vit en France depuis 1967. © Vincent Fournier/J.A.

Le penseur, écrivain et poète observe les métamorphoses en cours dans son pays natal, la Tunisie, et dans le reste du monde arabe. Des situations contrastées, qu’il analyse pour Jeune Afrique.

Il avait quitté la Tunisie pour la France en 1967, à l’âge de vingt ans. Mais sa terre natale a fini par rattraper Abdelwahab Meddeb, le 14 janvier dernier, avec la chute de Ben Ali. « Il y avait d’un seul coup l’opportunité de se retrouver là, face à une origine restaurée, revivifiée. C’était pour moi comme une cure. » Porté par l’enthousiasme révolutionnaire, il a couché sur le papier les réflexions, les impressions et les sensations que les événements ont fait naître en lui, dans un livre, Printemps de Tunis, paru aux éditions Albin Michel.

Jeune Afrique : Commençons par les causes de ce "printemps arabe". Quels sont les facteurs qui ont conduit à ces révolutions ?

Abdelwahab Meddeb : En Tunisie, comme dans les autres pays arabes, nous n’étions plus dans une tyrannie mais dans une oligarchie au sens où Averroès l’entendait : le « gouvernement des vils », c’est-à-dire un pouvoir mû par les mauvaises passions, la concupiscence et la corruption. Les gens en ont tiré une grande lassitude, mais le plus surprenant c’est qu’en Tunisie la révolution n’ait pas eu lieu plus tôt.

Pour comprendre cet état de fait, il faut se référer au modèle mécaniste appliqué aux pays arabes par Emmanuel Todd et Youssef Courbage* : la croissance du taux d’alphabétisation combinée à la maîtrise de la natalité a pour conséquence l’affranchissement des femmes et la libération de l’énergie féminine. Partout dans le monde, la conjonction de ces deux facteurs produit inéluctablement un processus démocratique. Pas en Tunisie, car la très forte endogamie a détourné l’énergie collective de l’espace public, d’où un retrait par rapport au désir de démocratie. Mais la jeune génération de la blogosphère a su se forger une nouvelle socialité par son ouverture sur le monde et des solidarités nouvelles, ce qui lui a permis d’avoir ce rôle décisif.

Le schéma égyptien est-il différent ?

Le rôle de l’armée rend la situation autrement plus complexe en Égypte. Après le coup d’État de 1952, elle a opéré une restructuration intégrale de la société et constitue aujourd’hui l’armature autour de laquelle tout s’organise. Avec la promotion du libéralisme voulue par Moubarak, elle est devenue très entreprenante. On a ainsi une trentaine de généraux qui se sont partagé le territoire et se comportent en « seigneurs de guerre » : l’armée ne lâchera jamais l’État en Égypte. Selon mes informations, elle mènerait des négociations très avancées avec les Frères musulmans pour s’assurer une majorité relative au gouvernement et garder le contrôle du pouvoir. C’est ce qui met en colère les jeunes de la place Al-Tahrir, qui estiment qu’il n’y a pas de changement.

Et qu’en est-il pour la Libye ?

À l’origine de la révolte en Libye, il y a aussi cet instinct prépolitique de la liberté. Mais les Libyens sont restés à ce stade : il n’y a pas d’autres relais. Bien que les islamistes modérés et les libéraux aient un discours structuré, ils sont très minoritaires et l’intellectualité reste rare. Mais cet instinct de la liberté est déjà en soi un immense acquis. C’est ce que l’on ressent aussi au Yémen. Ces deux mouvements sont ceux qui m’émeuvent le plus : j’en vois tout le côté tragique.

Pourquoi en Algérie la grogne sociale n’a-t-elle pas muté en contestation politique ?

L’Algérie bouillonne, les gens sont mécontents, mais les 200 000 morts de la guerre civile les font réfléchir avant de descendre dans la rue : ils savent qu’ils ont affaire à une armée aguerrie qui a déjà vaincu l’insurrection quasi populaire du FIS [Front islamique du salut] et du GIA [Groupe islamique armé]. Et comme en Égypte, l’armée se partage les immenses richesses du pays : les Algériens savent qu’elle ne cédera rien.

Malgré de réelles contestations, les monarchies jordanienne et marocaine semblent mieux s’en sortir…

Ces deux monarchies ont créé un minimum de dynamique. Elles ont compris qu’il fallait libérer la société civile : l’associatif y est quasi indépendant tant qu’il s’abstient de toucher au politique. Cela a donné une respiration à ces sociétés. En outre, la logique dynastique de la Jordanie et du Maroc a au moins une cohérence : ce sont des monarchies qui fonctionnent comme des monarchies. L’intolérable, c’était ces Républiques qui fonctionnaient d’une manière monarchique. 

En Égypte comme en Tunisie, ne craignez-vous pas une réaction contre-révolutionnaire ?

La contre-révolution est là. Il faut être très vigilant et la circonscrire par la loi. À mon avis, la conformité des partis politiques aux principes démocratiques devrait être inscrite dans les Constitutions à venir.

Par ailleurs, en Tunisie, la loi sur les partis a été négligée, selon moi. Il y avait une telle urgence, un tel traumatisme après des années d’interdits qu’une grande liberté a été accordée. C’est un peu absurde. Il faut revoir la charte des partis.

Les partis religieux constituent-ils aussi une menace ?

Le critère important sera la manière dont le référent islamique va être inscrit dans les lois fondamentales, en cours d’élaboration. C’est un enjeu philosophique, politique et juridique majeur. En Tunisie, les islamistes vont tout faire pour introduire la charia comme source de droit dans la Constitution. En Égypte, ils refusent de remettre en question la présence explicite et littérale de la charia dans la Constitution. Cela contredit, de fait, leur discours qui ne revendique plus l’État islamique mais un État civil avec l’islam comme référence. Pourraient-ils devenir des musulmans démocrates ? Ils le clament. Il faudra les juger sur leurs actes.

Mais ce qu’il y a d’intéressant, en Égypte notamment, c’est le conflit né au sein même des Frères musulmans : la jeune génération a été contaminée par l’esprit d’Al-Tahrir. Elle exige à présent que le mouvement fonctionne de manière démocratique. C’est un conflit à prendre très au sérieux car il pourrait aboutir à la formation de plusieurs partis.

Êtes-vous optimiste sur l’issue démocratique de ces révolutions en marche ?

Du fait du rôle de l’armée, j’ai des doutes concernant l’Égypte, mais pour la Tunisie, je pressens que c’est en train de venir. À condition que les prochaines élections permettent de mesurer avec précision le poids électoral des islamistes : s’ils sont à moins de 20 %, c’est gagné. Au-delà, il y aura de nombreuses entraves au processus démocratique.

Ensuite, trois critères majeurs sont à respecter si l’on veut sauver ce processus. Tout d’abord, l’indépendance de la justice : il faut qu’elle soit immédiate et qu’elle se manifeste par des actes tangibles comme autant de signes de la séparation des pouvoirs. Puis vient la liberté de la presse renvoyant à la liberté d’opinion, de conscience, de critique et de pensée. Enfin, la question sociale, trop négligée jusque-là.

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer.

* Le Rendez-Vous des civilisations, aux éditions du Seuil.

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