Dossier

Cet article est issu du dossier «Un nouveau monde arabe»

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Justice

Monde arabe : causes communes, destins croisés

Kaddafi entouré de trois présidents émissaires de l'UA, le 10 avril 2011 à Tripoli. © Zohra Bensemra/Reuters

Le mur de la peur est tombé. Après des années d’apathie, les peuples arabes ont décidé de devenir acteurs de leur futur. Avec des méthodes et des résultats bien différents selon les pays.

Le souffle révolutionnaire s’est levé en Tunisie. Mais, depuis janvier dernier, il balaie l’ensemble du monde arabo-musulman. Ses trajectoires sont différentes, sa force oscille en fonction du terrain et de ses contraintes… Reste que le climat est bel et bien agité pour tous les pouvoirs en place. Le pacte entre gouvernants et gouvernés censé éloigner la fitna (« le désordre, la discorde et le chaos ») a volé en éclats. Il n’est plus question de composer avec l’autocrate. 

Libye

Périlleuse médiation

Pour les rebelles libyens, les propositions de la médiation africaine sont inacceptables. Les 10 et 11 avril, quatre chefs d’État – Jacob Zuma (Afrique du Sud), Amadou Toumani Touré (Mali), Mohamed Ould Abdelaziz (Mauritanie) et Denis Sassou Nguesso (Congo) – ainsi que le ministre ougandais des Affaires étrangères, Henry Oryem Okello, se sont entretenus avec Mouammar Kadhafi, à Tripoli, puis avec le Conseil national de transition (CNT), à Benghazi. Dépêchés par l’Union africaine (UA), qui avait exprimé son hostilité à toute intervention extérieure, les émissaires étaient venus présenter un plan de sortie de crise, alors que l’opération de l’Otan montre ses limites : cessez-le-feu immédiat, facilitation de l’acheminement de l’aide humanitaire, ouverture d’un dialogue en vue d’une transition.

Il y avait fort à parier que le « Guide », chantre du panafricanisme, soit favorable à l’offre. Il l’a en effet acceptée. N’ajoutant foi à aucun des engagements de Kadhafi, les rebelles, en revanche, rejettent la feuille de route. Principale pierre d’achoppement : la question du départ du numéro un libyen. L’UA n’en fait pas mention. Pour la rébellion, c’est une condition sine qua non. « Le problème, c’est lui et sa famille. On ne veut pas discuter avec eux, ils ne représentent personne », s’insurge Salah Zarem, ancien ambassadeur de Libye en France, qui a rejoint le camp de la rébellion après avoir démissionné, le 25 février.

L’Afrique du Sud a voté la résolution 1973 des Nations unies autorisant les frappes aériennes, l’Ouganda affiche de longue date son hostilité aux méthodes de Tripoli, et le Congo-Brazzaville observe une position neutre. Mais les deux autres médiateurs n’inspirent pas confiance au CNT. L’un des conseillers ayant accompagné le président malien, Cheick Amadou Kanté, est aussi le représentant en Afrique de l’Ouest de la Libyan African Investment Company (Laico), l’outil d’investissement de Tripoli au sud du Sahara. Quant au chef de l’État mauritanien, il a reçu le soutien du « Guide » lorsqu’il est arrivé au pouvoir par un putsch, en 2008.

« Cette médiation est nulle », conclut Salah Zarem. Sa solution est aux antipodes du plan de l’UA : « Acculer Kadhafi à se rendre. Et pour cela, que l’alliance [l’Otan, NDLR] continue à bombarder. » 

Égypte

Procès révolutionnaires

Pour la « journée de l’épuration », vendredi 8 avril, des milliers d’Égyptiens ont assisté, place Al-Tahrir, au Caire, à la mise en scène du faux procès de leur ancien président Hosni Moubarak. Ils ont été entendus. Dans le cadre d’une enquête sur la mort de centaines de manifestants durant la révolution, la justice a pris la décision, le 13 avril, de placer l’ex-chef de l’État – qui a dû être hospitalisé après une crise cardiaque – et ses deux fils, Gamal et Alaa, en détention provisoire pour quinze jours.


À Alexandrie, le 25 janvier 2011, la foule s’en prend au portrait de Moubarak.
© AFP

Le procureur général avait annoncé, le 10 avril, qu’ils seraient interrogés sur la répression des manifestations et le détournement de fonds publics. « Je ne peux garder le silence face aux campagnes de diffamation et aux tentatives de porter atteinte à ma réputation et à mon intégrité, ainsi qu’à celles de ma famille », avait aussitôt réagi l’ancien raïs, assigné à résidence à Charm el-Cheikh, sur la chaîne satellitaire Al-Arabiya. Dans sa première déclaration depuis sa démission, le 11 février, il s’était toutefois dit disposé à collaborer avec la justice.

Après avoir poursuivi à Suez 10 policiers et 4 civils pour l’assassinat de manifestants, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) s’attaque donc aux nantis de l’ancien régime, même issus de ses rangs. Face à un retour massif des Égyptiens dans la rue depuis fin mars, les militaires doivent lâcher du lest. D’autant que cette mobilisation pourrait se retourner contre eux : pour la première fois, des manifestants réclament la démission du maréchal Tantaoui, à la tête du CSFA.

Le Conseil doit approuver prochainement un projet de loi controversé visant à criminaliser l’organisation de manifestations et de grèves. Pour rester maîtres de la transition, c’est un ballet délicat que les militaires doivent danser avec les manifestants et avec la justice. Le blogueur Maikel Nabil Sanad, un civil, a été condamné le 11 avril à trois ans de prison par un tribunal militaire pour avoir critiqué la gestion de la révolution par l’armée…

Maroc

Le roi prend les devants

Un changement sans rupture… Tel est le nouveau slogan des communicants marocains pour expliquer les enjeux du discours royal du 9 mars. Après avoir révisé la Moudawana (code de la famille), lancé l’Instance Équité et Réconciliation, organisé des élections libres et transparentes en 2007 et engagé le chantier de la régionalisation, le roi Mohammed VI préparait par cette allocution une vaste réforme politique.


Manifestation à Rabat, le 8 avril 2011.
© Hassan Ouazzani pour J.A.

Du côté du « mouvement du 20 février », on a une autre lecture : selon les militants, c’est avant tout à la mobilisation populaire et au « printemps arabe » que les Marocains doivent les avancées récentes. Il faut maintenant jouer le rôle de vigie démocratique pour paralyser les forces conservatrices du Makhzen et s’assurer que les réformes iront jusqu’au bout.

La nouvelle Constitution, qui sera soumise à un référendum – très probablement au mois de septembre –, devrait sceller le principe de la séparation des pouvoirs, renforcer les libertés publiques et graver dans le marbre la reconnaissance du peuple amazigh. La « monarchie exécutive » – concept théorisant la concentration du pouvoir au Palais – devrait progressivement laisser la place à une monarchie parlementaire, avec un vrai chef de gouvernement dirigeant l’exécutif et rendant des comptes à un Parlement aux prérogatives renforcées. Les chancelleries occidentales – France, Espagne et États-Unis en tête – applaudissent. Elles préfèrent mille fois l’aggiornamento marocain aux changements radicaux qui annoncent des lendemains incertains.

Algérie

La Constituante perdue

La revendication d’une Assemblée constituante est de nouveau au centre du débat politique en Algérie. La brèche a été ouverte par le président Abdelaziz Bouteflika qui, le 19 mars, s’est engagé à introduire des réformes politiques. La question fait donc son retour au premier plan, après une longue éclipse.

À peine élue, l’Assemblée chargée de doter le pays d’un texte fondamental avait été brutalement dissoute, en septembre 1963, par le président Ahmed Ben Bella. Par la suite, aucune des Constitutions algériennes n’a été élaborée par une assemblée élue. Dans la clandestinité et la lutte armée, le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed fit de la reformation d’une Constituante un long combat. Sur la cinquantaine de partis qui ont vu le jour en 1989, à la faveur du multipartisme, un seul l’a rejoint dans cette revendication : le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune. Ces deux formations se retrouvent aujourd’hui à la pointe du mouvement réclamant l’élection d’une telle assemblée souveraine.

« Pas question ! La nécessité de réformes n’impose pas une Constituante », rétorque Ahmed Ouyahia, Premier ministre et chef du Rassemblement national démocratique (RND), membre de l’Alliance présidentielle. Cette thèse est partagée par le Front de libération nationale (FLN) d’Abdelaziz Belkhadem. Le troisième partenaire de l’Alliance, le Mouvement de la société pour la paix (MSP), se montre plus nuancé. « Constituante ou pas, nous sommes pressés par le temps. Le président doit au plus vite éclairer l’opinion sur la forme et le fond de ses réformes », assure son président, Bouguerra Soltani.

Hocine Aït Ahmed insiste pour que le changement de système se fasse de manière pacifique. Quant à Louisa Hanoune, elle dénonce les propos du Premier ministre qui « veut imposer son point de vue ». Une belle cure de jouvence pour la dizaine de survivants de la Constituante de 1963.

Mauritanie

Contagion limitée

C’est via Facebook que la Coordination du 25 février appelle à des rassemblements réguliers sur la place des Blocs-Rouges, en plein centre de Nouakchott. Demande de justice sociale et lassitude de voir les militaires au pouvoir ont inspiré les principaux slogans des manifestants. N’appelant pas au départ du chef de l’État, Mohamed Ould Abdelaziz, comme leurs « frères » de Tunisie et d’Égypte, ils espèrent néanmoins entraîner un changement profond. Mais ces quelques centaines de personnes n’ont pas tenu le rythme espéré d’une manifestation bihebdomadaire – mardi et vendredi. La réaction des forces de l’ordre est l’une des explications. Le 8 mars, elles ont bloqué l’accès aux Blocs-Rouges et des affrontements se sont ensuivis.

« Surtout, la contestation ne prend pas », analyse une source proche de la Coordination, qui tient à garder l’anonymat. Selon cet interlocuteur, l’absence de soutien de l’opposition politique, la nature des préoccupations de la plupart des habitants – qui concernent la survie quotidienne – et l’importance du rôle social des tribus, dont les chefs, très écoutés, peuvent être autant de relais pour le pouvoir, limitent l’influence du mouvement. Enfin, bien qu’« Aziz » soit un ancien militaire – il a quitté l’armée trois mois avant son élection –, il exercerait le pouvoir depuis trop peu de temps pour cristalliser la colère contre lui.

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