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Cet article est issu du dossier «Spécial Ben Laden : le djihad sans tête»

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Politique

Mort de Ben Laden : les gagnants, les perdants et… les autres

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Barack Obama annonçant depuis la Maison Blanche la mort de Ben Laden, le 1er mai 2011.

Barack Obama annonçant depuis la Maison Blanche la mort de Ben Laden, le 1er mai 2011. © Jason Reed/Reuters

Qui peut se réjouir de l’élimination du chef d’Al-Qaïda ? Qui a toutes les raisons de redouter ses conséquences ? Qui ne sait trop sur quel pied danser ? Tour d’horizon.

La mort de Ben Laden est une excellente affaire pour…

Barack Obama. À un an de l’ouverture de la campagne présidentielle, le chef de l’exécutif américain, souvent accusé de faiblesse sur le plan sécuritaire, a réussi en deux ans et demi ce que George W. Bush n’avait pas réussi à faire en sept. Trois jours après l’assaut, sa cote de popularité avait grimpé de onze points dans les sondages. Ce dénouement pourrait donner un sens à l’intervention en Afghanistan (de plus en plus impopulaire chez les Américains) et, surtout, amener les talibans à la table des négociations. C’est peut-être aussi une bonne nouvelle pour les États-Unis, qui, à terme, pourraient déclarer gagnée la « guerre contre le terrorisme », fermer le camp de Guantánamo et mettre fin aux mesures liberticides exceptionnelles mises en place après le 11 Septembre. 

La monarchie saoudienne. À Riyad, c’est le soulagement. En 1994, les autorités du royaume avaient retiré sa nationalité à l’enfant du pays, qu’elles avaient d’abord envoyé en Afghanistan et transformé en héros, avant qu’il ne se retourne contre elles, en 1990. Le prochain numéro un du djihad mondial ne sera plus saoudien, ce qui ne peut qu’améliorer l’image d’un régime contre lequel Al-Qaïda avait, entre 2003 et 2006, multiplié les attaques avant d’être repoussée vers le Yémen.


Portrait d’Ali Abdallah Saleh, le président yéménite.
© Muhammed Muheisen/AP

Les révolutionnaires du "printemps arabe". La mort de Ben Laden intervient à un moment propice pour les démocrates arabes soulevés depuis le début de l’année. Le développement de leur mouvement pacifique et non religieux est renforcé par la disparition d’une figure qui défendait une idéologie radicalement opposée. Aucun portrait de Ben Laden n’a été brandi dans les manifestations tunisiennes, égyptiennes, yéménites, jordaniennes, syriennes, libyennes ou bahreïnies. Ni, après l’annonce de sa mort, dans aucun pays arabe. Une page se tourne : la jeunesse sait qu’elle a renversé des dictateurs pro-Américains, ce que Ben Laden n’a jamais réussi à faire.

Le régime iranien. Téhéran peut remercier les États-Unis, qui viennent d’éliminer l’un de leurs ennemis. Proche d’Al-Qaïda, le groupe sunnite Joundallah a, depuis 2009, commis plusieurs attentats meurtriers en Iran. Le gouvernement d’Ahmadinejad a profité de l’événement pour réclamer le retrait américain d’Afghanistan. « Cette mort prouve qu’il n’y a pas besoin d’un vaste déploiement militaire pour traquer un seul individu », a déclaré le ministère des Affaires étrangères.

Le gouvernement irakien. À Bagdad, le chef de la diplomatie est « ravi » de la disparition d’un homme dont « l’idéologie a coûté la vie à des milliers d’Irakiens ». Ben Laden était en effet partisan d’une lutte implacable contre les chiites – laquelle fut particulièrement meurtrière en 2006-2007. Deux jours avant sa mort, le secrétaire d’État à la Réconciliation avait proposé de réintégrer dans la société les membres d’organisations djihadistes qui n’ont pas de sang sur les mains. Ce projet sera-t-il remis en question en cas de représailles ? L’armée et la police ont été placées en état d’alerte maximale.

Le pouvoir russe. La Maison Blanche a informé Poutine et Medvedev du raid contre Ben Laden avant la déclaration officielle d’Obama. Depuis 2001, le Kremlin assimile les groupes sécessionnistes du Nord-Caucase à Al-Qaïda. La lutte contre ces derniers va-t-elle repartir de plus belle ? On ne peut l’exclure. Dès le 2 mai, le ministère des Affaires étrangères a comparé le chef de guerre tchétchène Chamil Bassaïev à Ben Laden…

Elle est une très mauvaise nouvelle pour…

Le gouvernement israélien. Benyamin Netanyahou pourra plus difficilement agiter le chiffon rouge du terrorisme pour justifier sa politique coloniale en Palestine. Comment continuer d’assimiler le chef d’Al-Qaïda aux leaders palestiniens (« notre Ben Laden à nous », avait dit Ariel Sharon de Yasser Arafat, en 2001) ? D’autant que Ben Laden a échoué à s’implanter en Palestine. Et qu’il n’est que rarement parvenu à frapper la diaspora juive. Son élimination pourrait néanmoins inciter les autorités israéliennes à entreprendre d’autres assassinats extrajudiciaires parmi ceux qu’elles présentent comme des terroristes.


Manifestation du Hamas à Gaza, en mars 2010.
© Wissam/Chine nouvelle/Sipa

Le Hamas. Ismaël Haniyeh, qui dirige le mouvement à Gaza, est l’un des rares dirigeants arabes à avoir déploré « l’assassinat » de Ben Laden. Il a dénoncé le « terrorisme d’État » américain, mais rappelé les différences idéologiques entre Al-Qaïda et son parti. Depuis deux ans, le « mouvement de la résistance islamique » combat pourtant vigoureusement les groupuscules salafistes dans le territoire. Haniyeh a-t-il cherché à ménager une partie de son opinion, très antiaméricaine, et à dissuader ses compatriotes tentés de rallier ces groupes ? Quoi qu’il en soit, il risque de provoquer un décalage avec le Fatah – qui, lui, a salué la mort de Ben Laden –, avec lequel il a signé, le 4 mai, un accord de réconciliation. Et de rendre Américains et Européens encore plus circonspects sur le bien-fondé du nouveau gouvernement d’union.

Les dictatures arabes. Quarante-huit heures avant la mort de Ben Laden, Mouammar Kadhafi agitait encore l’épouvantail terroriste, face auquel il se présentait comme un « ultime rempart ». L’un de ses principaux arguments pour se maintenir au pouvoir est désormais caduc. Au Yémen, la position du président Saleh pourrait être dangereusement affaiblie. Alors qu’Al-Qaïda est en pleine expansion dans ce pays, les États-Unis viennent de démontrer qu’ils n’ont nul besoin du soutien d’un potentat aux abois pour éliminer un homme qui les menace.

Les Shebab somaliens. Ils ont prêté allégeance à Al-Qaïda au début de 2010, mais n’ont pas été officiellement intégrés à l’organisation. Leur isolement risque de s’accroître. Hassan Dahir Aweys, un de leurs dirigeants, a déclaré que la guerre ne prenait pas fin avec la mort de Ben Laden, mais n’a pas appelé à le venger. Depuis les attentats à Kampala de juillet 2010 (79 morts), ils n’ont pas réussi à mener une seule opération hors de leurs frontières. Ils vont être contraints de se recentrer sur les questions somaliennes. Ou de chercher de nouveaux partenaires extérieurs.

Elle a des conséquences mitigées pour…

Les filiales d’Al-Qaïda. Désormais orphelines, les cellules locales d’Al-Qaïda vont devoir se réorganiser. Mais la mort d’Oussama Ben Laden marque peut-être la fin de l’époque où le djihadisme affichait une relative unité. L’action de ces groupes pourrait prendre de nouvelles formes, diverses, fragmentées, difficiles à comprendre et à contrecarrer. Pour Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), la disparition du chef est « une catastrophe » qui la contraint à repenser « l’avenir du djihad ». Cellule la plus active de la nébuleuse, elle se sert de la crise actuelle du régime yéménite pour prospérer. Va-t-elle à présent réclamer le leadership du réseau ? Ou chercher à s’émanciper ? Al-Qaïda au pays des Deux Fleuves (l’Irak) est en revanche affaiblie depuis plusieurs années par la concurrence d’autres groupes djihadistes sunnites. Sa marginalisation risque de s’accroître.


Le président afghan Hamid Karzaï, le 2 mai 2011 à Kaboul.
© Shah Marai/AP Photo

Hamid Karzaï. Le président afghan a immédiatement appelé les talibans « à tirer les leçons de ce qui s’est passé et à cesser les combats ». En tout cas, à négocier. Mais ses adversaires pourraient, au contraire, précipiter leur traditionnelle offensive d’été. Le chef de l’État pourrait aussi profiter de l’occasion pour signifier aux Américains que la présence de troupes étrangères sur le sol afghan n’est plus justifiée puisque l’objectif initial de l’invasion de 2001 est désormais atteint.

Le régime pakistanais. Tout en se félicitant de la mort de Ben Laden, le président Zardari a reconnu ne pas avoir été associé à l’opération du 1er mai, dont il n’a pas même été informé.

C’est à la fois un aveu humiliant et une précaution vis-à-vis d’une partie de son opinion, qui juge sa position beaucoup trop proaméricaine. Déjà, les talibans pakistanais ont appelé à la vengeance contre les dirigeants du pays. De son côté, l’ancien président Pervez Musharraf, qui tente de revenir en politique, s’est indigné d’une opération étrangère menée « en violation de la souveraineté nationale ». Enfin, le fait que Ben Laden ait pu vivre plusieurs années durant au cœur d’une zone militaire conduit à s’interroger sur l’utilisation que l’armée pakistanaise fait de l’aide américaine (1 milliard de dollars par an).

Bachar al-Assad. Membre de la communauté alaouite (une obédience du chiisme), le président syrien est un irréductible ennemi de l’islamisme en général (Frères musulmans) et d’Al-Qaïda en particulier. L’élimination de Ben Laden est donc pour lui une bénédiction. En revanche, le rôle de défenseur d’une société laïque et protectrice des chrétiens qu’il se donnait aux yeux du monde risque de perdre de sa pertinence.

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