Politique

Palestine : Fatah-Hamas : l’union sacrée

Manifestation en faveur de la réunification du mouvement national, le 15 mars, à Ramallah.

Manifestation en faveur de la réunification du mouvement national, le 15 mars, à Ramallah. © Reuters

Scellée le 4 mai au Caire, la réconciliation entre le parti de Mahmoud Abbas et le mouvement islamiste rapproche un peu plus les Palestiniens d’une proclamation unilatérale de leur État. Mais elle condamne aussi les deux factions rivales à s’entendre durablement.

Fait majeur, l’unité palestinienne s’inscrit indéniablement dans l’air du temps, celle d’un monde arabe opiniâtre et décomplexé, où l’improbable devient possible et bouscule tous les schémas géopolitiques. Annoncé au soir du 27 avril, l’accord entre le Fatah et le Hamas a pris le monde entier par surprise. Les deux frères ennemis ont officialisé leur réconciliation le 4 mai, au Caire, là où tant d’initiatives passées ont échoué, ce qui démontre au passage que l’Égypte post-Moubarak entend rester un acteur incontournable de la région. Historique, le compromis arraché entre les deux parties prévoit la mise en place d’un pouvoir de transition jusqu’à la tenue d’élections générales, prévues dans un délai de un an. Le futur gouvernement palestinien intégrera des « personnalités indépendantes », excluant par conséquent toute plateforme conjointe Fatah-Hamas. En ce sens, l’accord apparaît plus pragmatique que le document égyptien élaboré en 2009 et qui restera lettre morte.

Menées dans le plus grand secret, ces ultimes tractations viennent clore quatre années de rivalité, voire de haine, entre les deux organisations. Leur rupture avait été provoquée par le coup de force du Hamas dans la bande de Gaza, furieux à l’époque de voir le président Mahmoud Abbas limoger Ismaïl Haniyeh – désigné Premier ministre après la victoire du Hamas aux élections – et imposer l’État d’urgence dans un territoire en proie à de violents affrontements armés. Depuis, le mouvement islamiste contrôle sans partage et sans grandes perspectives une enclave soumise à un blocus israélien, tandis que l’Autorité palestinienne, dominée par le Fatah, gouverne une Cisjordanie morcelée mais en pleine expansion économique grâce à la bienveillance des institutions financières internationales. Elle réprime aussi durement les partisans du Hamas, dont la libération constituera, à n’en pas douter, l’une des étapes charnières du processus de réconciliation.

Sous la pression de la rue

À l’instar de l’épineux dossier des prisonniers politiques, le chemin à parcourir semble encore semé d’embûches. En janvier dernier, la publication par la chaîne d’information qatarie Al-Jazira des « Palestine Papers » – des documents selon lesquels les négociateurs palestiniens étaient secrètement prêts à des concessions majeures – est venue rappeler la profonde fracture entre le Fatah et le Hamas. À Ramallah, en Cisjordanie, siège de l’Autorité palestinienne, les membres des forces de sécurité seraient recrutés en fonction d’une « hostilité personnelle » à l’égard du mouvement islamiste. Profondément marqué par son éviction de Gaza, le Fatah n’accorde aucune confiance aux membres du Hamas, persuadé que ces derniers tenteraient de faire un putsch en Cisjordanie à la première occasion. Dans les deux camps, les cas d’arrestations arbitraires, de harcèlements et de tortures sont régulièrement rapportés par les ONG. Les deux rivaux devront pourtant surmonter leurs antagonismes. Une fois entérinée la mise en place d’un haut comité Fatah-Hamas chargé de restructurer les différents groupes de sécurité, se posera la question de la coopération antiterroriste avec Israël, que les islamistes apparentent à un « crime » et refusent de cautionner. Elle fera l’objet d’un nouveau round de négociations au Caire, le 5 juillet. Pour être viable, la réconciliation pourrait alors prendre la forme d’un pacte de non-agression.

Victime de ces luttes intestines et longtemps passive, la rue palestinienne n’est pas tout à fait étrangère au bouleversement politique en cours. Le 15 mars, inspirés par les révolutions tunisienne et égyptienne, de jeunes blogueurs avaient amorcé une timide mobilisation. À Ramallah et à Gaza notamment, ils sont parvenus à coordonner plusieurs rassemblements symboliques, appelant expressément leurs dirigeants à mettre fin aux divisions et à resserrer les rangs contre Israël. « C’est une victoire nationale pour cette jeunesse et une opportunité unique de parvenir à la paix », estime sur son site internet Mustafa Barghouti, chef du mouvement Al-Moubadara, qui prétend offrir une alternative démocratique au Fatah et au Hamas. Soulagés mais prudents, les Palestiniens sont à présent partagés sur la marche à suivre. Certains continuent d’observer avec envie les soulèvements dans les pays arabes voisins. Sur Facebook, la page appelant à une troisième Intifada, le 13 mai prochain, regroupait 160 000 fans avant sa récente fermeture par les modérateurs du réseau social.

Dernière carte

L’accord de réconciliation intervient dans un contexte régional extrêmement favorable aux Palestiniens. En Égypte, le général Omar Souleimane a été écarté des cercles du pouvoir. L’ancien chef des renseignements, honni par le Hamas, vient d’être remplacé par Mourad Mouafi à la tête des moukhabarat et surtout au poste de négociateur égyptien. À ses côtés, Nabil al-Arabi, promu ministre des Affaires étrangères, se montre très critique à l’égard d’Israël et semble apprécié du mouvement islamiste. Il vient d’ailleurs d’ordonner la réouverture prochaine du point de passage de Rafah, à la frontière sud de Gaza, et promet la libre circulation des personnes et des marchandises. Assurément, la révolution égyptienne a permis l’émergence de nouveaux acteurs qui ont contribué à rassurer le Hamas, en attendant le possible avènement politique de son alter ego, les Frères musulmans. À l’inverse, le Fatah de Mahmoud Abbas ne se trouve plus en position de force depuis la chute de Hosni Moubarak, son plus fidèle allié.

À Gaza, le Hamas semble aussi bénéficier de la situation d’instabilité en Syrie. Sa branche radicale, basée à Damas depuis 1999, a longtemps été un obstacle à l’unité palestinienne. Partisane d’une ligne dure à l’égard d’Israël, elle se trouve aujourd’hui affaiblie par les émeutes qui secouent le régime de Bachar al-Assad et n’a d’autre choix que d’assouplir ses positions. Certaines rumeurs prêtent même à Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, l’intention de s’exiler au Qatar. Une chute de la dictature syrienne pourrait le priver de sanctuaire et, à terme, de toute influence sur sa propre organisation. Les autres factions palestiniennes réfugiées à Damas font également profil bas et saluent laconiquement la réconciliation entre le Fatah et le Hamas. « Nous répondrons à l’invitation du leadership égyptien d’assister au Caire à la réunion entre toutes les organisations palestiniennes, pour finaliser l’unité palestinienne », a déclaré Maher al-Taher, figure du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP).

Dans un climat lourd d’incertitudes, comment expliquer ce sursaut palestinien ? « On fait partie du mouvement qui balaie le monde arabe, répond habilement Nabil Chaath, membre du comité central du Fatah. Si nous n’en avions pas profité pour nous réunifier, il serait devenu très difficile d’obtenir notre indépendance. » À l’évidence, l’accord conclu entre le Fatah et le Hamas est un pari osé mais nécessaire pour le président Mahmoud Abbas. Le chef de l’Autorité palestinienne, que beaucoup pensaient résigné, abat crânement sa dernière carte. Avant de porter le dossier de l’État palestinien devant l’Assemblée générale des Nations unies, le vieux raïs se devait d’opérer un rapprochement stratégique avec Gaza, partie intégrante des frontières de 1967 qu’il veut faire reconnaître.

Lassé du dialogue de sourds avec Israël, Abbas a donc changé son fusil d’épaule et ambitionne de proclamer l’indépendance de la Palestine en septembre prochain. Pour l’heure, cent dix pays – ceux d’Amérique latine en tête – ont adhéré à son projet unilatéral, soit plus de la moitié des membres de l’ONU. Encouragé par cette vague de soutiens, le président palestinien s’est rendu à Paris le 21 avril, où il semble avoir obtenu les faveurs de l’Élysée. « La reconnaissance de l’État de Palestine est une option à laquelle nous réfléchissons actuellement avec nos partenaires européens, dans l’optique de créer un horizon politique à même de relancer le processus de paix », précise Gérard Araud, ambassadeur de France aux Nations unies.

A double tranchant

Mais le destin du peuple palestinien dépendra encore une fois du bon vouloir des États-Unis. En janvier dernier, l’administration américaine avait opposé son veto à la résolution condamnant la colonisation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Cette décision, qui épargne temporairement à Israël un douloureux processus de sanctions, aurait été prise à contrecœur par le président Barack Obama. Le chef de la Maison Blanche digère mal l’échec du processus de paix israélo-palestinien, un dossier dont le règlement final figurait au cœur de sa politique étrangère et sur lequel il a consenti d’innombrables efforts. En position de force après l’élimination de Ben Laden, Obama pourrait être tenté de tourner le dos à l’influent lobby juif américain et reconnaître l’État palestinien.

Reste que le président Mahmoud Abbas risque de se retrouver piégé. En ouvrant les portes du futur gouvernement palestinien au Hamas, il compromet son offensive diplomatique et éveille la suspicion des capitales occidentales. « Nous soutenons la réconciliation palestinienne à partir du moment où elle encourage la paix », a rappelé le département d’État américain, qui ajoute qu’une alliance avec le mouvement islamiste – considéré à ce jour comme une organisation terroriste – inciterait à un réexamen de son programme d’aide à l’Autorité palestinienne. Du côté du Quartet (ONU, États-Unis, Union européenne, Russie), le dialogue avec le Hamas continue d’être conditionné à la cessation des violences, au respect des accords précédemment signés entre l’OLP et Israël et, bien entendu, à la reconnaissance de l’État hébreu. Seule certitude : en poussant de facto le mouvement islamiste dans ses retranchements idéologiques, le défi que s’impose Mahmoud Abbas apparaît plus que jamais à double tranchant.

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Maxime Perez, à Jérusalem

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