Politique

Tunisie : du faux départ à la contre-révolution

Ghazi Mabrouk est conseiller spécial de l’Observatoire européen du Maghreb.

Mis à jour le 26 mai 2011 à 17:59
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

«La République des copains et des coquins ! » Une terrible formule du Français Michel Poniatowski pour évoquer, il y a trente-cinq ans, l’État-UDR. La Tunisie a vécu la « République des coquins » durant vingt-trois ans. Elle connaîtrait maintenant la « République des copains », celle des clans et des « visiteurs du soir ».

Certes, de telles accusations sont la conséquence directe de l’impression d’opacité que donnerait un pouvoir tenu par l’élite et par l’establishment, provoquant inévitablement la suspicion de la base populaire et augmentant les risques de contestation et de blocages.

Certes, ceux qui ont immédiatement « succédé » au dictateur ont commis l’erreur de s’appuyer sur la Constitution de l’ancien régime : exit le Comité de salut public adossé à l’armée – qui est légitimiste – et la purge politique du système au nom des aspirations populaires.

Certes, le peuple a l’impression que les autorités provisoires tergiversent, que la liberté et la justice ne sont pas au rendez-vous, que des personnalités emblématiques de l’ancien régime et leurs acolytes sont ménagés.

Certes, pensent certains, le temps faisant son œuvre, le peuple se lassera et passera à autre chose. La grande révolution aura été que Ben Ali et sa mafia soient partis : maintenant, on peut aller se coucher. Circulez, il n’y a rien à voir !

Certes, les caciques de la politique comprennent difficilement que la donne a changé, et que le peuple risque de considérer que sa révolution est inachevée après ce faux départ et une contre-révolution rampante que les nervis du passé tentent d’alimenter par la politique de la terre brûlée et la violence.

Certes, certes, certes, mais il va bien falloir avancer.

L’intérêt supérieur de la Tunisie commande de s’engager « haut les cœurs » dans la phase nouvelle qui se dessine : celle d’un processus électoral inédit. Une nouvelle République pourrait émerger de l’élection de l’Assemblée constituante. La plupart des partis légalisés ont les yeux tournés vers cette élection, qu’ils croient déterminante pour eux, car ils pourront enfin mesurer leur poids. Mais cela ne sera qu’indicatif : ce sera plutôt lors des élections législatives que l’avenir politique des partis « croupions » se jouera. C’est là que les alliances et les coalitions prendront toute leur importance, pour dégager une majorité de gouvernement. D’ici là, ces partis auront eu le temps de s’organiser.

Une Constituante n’est pas une Assemblée nationale, sa gouvernance reste transitoire. La Constituante pourrait choisir la solution de facilité, celle d’un gouvernement d’union nationale transitoire, mais qui risquerait d’être paralysé. Elle pourrait aussi choisir l’apprentissage « grandeur nature » de la démocratie, avec un système de coalition post-électorale, une majorité gouvernementale et une opposition républicaine.

Le Premier ministre transitoire serait alors issu de la coalition majoritaire de la Constituante, tandis que le président élu de la Constituante pourrait cumuler la fonction de président de la République transitoire, afin de ne pas la personnaliser, le temps d’élaborer une nouvelle Constitution et d’organiser des élections législatives et présidentielle.

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » pour que la magie tunisienne puisse opérer à nouveau. À défaut de donner à la dynamique de la révolution du 14 janvier « des gages », c’est « Dégage ! » que les dirigeants entendront encore crier sous leurs fenêtres.

Un gage politique d’ouverture serait l’introduction du concept de référendum populaire. Un autre gage en direction du développement régional serait l’adoption du principe de Conseils régionaux élus : ils bénéficieraient d’affectations budgétaires spécifiques décentralisées, autogérées par chaque région, sous le contrôle d’un Sénat constitué en Seconde Chambre des représentants des régions.

Les métamorphoses audacieuses sont désormais requises : il ne faut pas hésiter à souffler sur la braise si l’on veut que les cendres s’éparpillent ! C’est ce que la lutte pour l’indépendance nationale nous avait appris. L’esprit de Bourguiba n’a-t-il pas plané sur la Tunisie en ce 14 janvier, pour la seconde libération du pays ?