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Crise de confiance à Malabo

Le groupe bancaire français Société générale cherche à vendre sa filiale locale. © Vincent Fournier/JA

Croissance négative, gouvernance à bout de souffle, production pétrolière en baisse, climat des affaires délétère... Pour la Guinée équatoriale, les prévisions n'ont jamais été aussi inquiétantes.

Alerte ! Au moment où tout porte à croire que le président équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (71 ans), prépare son fils « Teodorín » à sa succession, l’environnement des affaires n’a jamais été aussi hostile, ni les entreprises étrangères autant dans l’expectative. Début février, le français Société générale, contraint par des fuites médiatiques, a confirmé à Jeune Afrique qu’il cherchait à vendre ses actifs équato-guinéens et à se retirer du pays. L’annonce surprend : la Société générale de banques en Guinée équatoriale (SGBGE) est bénéficiaire. La filiale est même le numéro deux sur son marché où elle a collecté, en 2011, près du quart des dépôts et réalisé un total de bilan de plus de 442 millions d’euros.
 
En panne d’influence

Cinquième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, la Guinée équatoriale a affiché un taux de croissance à deux chiffres pendant plus d’une décennie (en moyenne 39 % par an entre 1996 et 2006) et un PIB par habitant de 17 500 euros en 2012. Pourtant, le pays reste un nain en termes d’influence économique au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac).

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« Pratiques douteuses »
Qu’est-ce qui peut donc pousser une entreprise qui cherche à se développer sur le continent à quitter un État pétrolier où le revenu par habitant (17 500 euros en 2012) est l’un des plus élevés d’Afrique et où le secteur du BTP est en plein essor ? À cette question, la banque n’a jusqu’ici pas apporté de réponse claire. En interne, elle a invoqué auprès de ses collaborateurs des problèmes de corruption, sans plus de détails. « Une raison valable mais pas suffisante pour quitter le pays », estime un cadre du groupe. « Des pratiques douteuses provenant de personnalités haut placées sont courantes, confie un banquier en poste à Malabo. Au sein de cette filiale, elles avaient pris une telle ampleur qu’il y a deux ans Société générale a nommé un nouveau directeur général pour y mettre un terme. Mais celui-ci n’y est visiblement pas parvenu. »

Même s’il en est l’actionnaire majoritaire (52 %), le groupe n’a pas le contrôle total de cette filiale dont l’État possède environ 30 % du capital. De fait, le directeur général français est secondé par un adjoint équato-guinéen. « Compte tenu des exigences [sur les transferts de fonds et sur la lutte contre le blanchiment] auxquelles Société générale doit répondre au niveau international, on peut comprendre que la banque choisisse de partir pour préserver son image », explique un avocat d’affaires installé dans le pays depuis plusieurs années.

L’opérateur Orange songe sérieusement à quitter le pays.

Le cas de Société générale est loin d’être isolé. Le groupe Orange vit lui aussi un difficile coactionnariat avec l’État dans l’opérateur Guinea Ecuatorial de Telecomunicaciones (Getesa), qu’il détient à 40 %. Entre le manque de compétences de la direction équato-guinéenne et des malversations en tous genres (prestations fictives, surfacturation, etc.), le groupe français peine à contrôler l’activité. Et réfléchit sérieusement, lui aussi, à quitter le pays.

« Biens mal acquis »

Dans le microcosme économique équato-guinéen, on n’a pas manqué de faire un lien entre les difficultés des sociétés hexagonales et les poursuites judiciaires dont la famille présidentielle fait l’objet en France dans le cadre de l’affaire des « biens mal acquis ». Reste que dans le même temps d’autres groupes français comme Bouygues (BTP) ou Accor (hôtellerie) parviennent à décrocher des contrats. En outre, ces derniers mois, des procédures judiciaires ont été engagées par plusieurs entreprises étrangères contre Malabo. Dans le secteur du bâtiment, l’espagnol Grupo Francisco Hernando Contreras, et dans les hydrocarbures, Hess et Tullow Oil, ont ainsi porté plainte contre la Guinée équatoriale devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi, la cour d’arbitrage de la Banque mondiale) pour des contrats non respectés.

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Les entreprises africaines ne sont pas épargnées. Le camerounais Fotso en a fait l’amère expérience. Après avoir investi plusieurs millions d’euros pour implanter Commercial Bank en Guinée équatoriale, le groupe familial s’est vu retirer l’autorisation d’exercer toute activité bancaire dans le pays. Fin 2011, la cour d’arbitrage de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) a condamné Malabo à verser 64 millions d’euros de dommages et intérêts au groupe Fotso.

« Teodorín » en sursis ?

C’est le principal sujet de discussion dans le milieu des affaires à Malabo : la succession de Teodoro Nguema Obiang Mangue, alias Teodorín, à son président de père. Âgé de 42 ans, il a été nommé deuxième vice-président du pays en mai 2012. « Au-delà des questions de légitimité et de compétence, on se demande comment il pourra exercer correctement cette fonction alors qu’il est poursuivi par les justices espagnole, américaine et française », s’interroge un avocat d’affaires. Selon la presse brésilienne, Teodorín a échappé de justesse à une arrestation, en début d’année, dans l’État de Bahia, à la suite d’un mandat d’arrêt émis par la France dans l’affaire des « biens mal acquis ». Si ses avocats arguent que son statut de vice-président le protège contre toute procédure judiciaire, des sources proches du pouvoir suggèrent que cette situation pourrait ne pas durer.
Sa place semble en effet menacée par un remaniement gouvernemental imminent. Bien que soutenu par sa mère, Constançia Mangue de Obiang, une première dame assez discrète mais très puissante,Teodorín avait déjà vu sa fulgurante ascension stoppée net une première fois entre 2003 et 2004, alors que, fraîchement nommé ministre des Infrastructures et patron de GE Proyectos, la puissante agence nationale qui supervise tous les projets de construction menés dans le pays, il s’était illustré par son autoritarisme et ses pressions économiques répétées sur les opérateurs internationaux présents en Guinée équatoriale, conduisant ces derniers à menacer de se retirer du pays. Il avait alors « quitté » ses fonctions pour retrouver le ministère de l’Agriculture, dont il avait la charge depuis 1997. S.B.

« Les difficultés que rencontrent certaines entreprises dans ce pays sont symptomatiques, explique un fonctionnaire international. Elles traduisent un climat des affaires caractérisé par une forte présence de l’État, avec à la tête des grandes entreprises des proches ou des membres de la famille du président. » C’est notamment pour cette raison que la Société financière internationale (SFI, filiale de la Banque mondiale dévolue au secteur privé) n’a jusqu’à présent effectué aucune opération dans le pays. « Nous n’investissons pas dans les entreprises qui ont à leur tour de table des personnalités ou des institutions pouvant être des risques potentiels », explique un haut cadre de l’organisation.

VISAS, QUOTAS…

Certes, le climat des affaires n’a jamais été facile en Guinée équatoriale. « Mais le plus inquiétant, c’est qu’on ne voit pas réellement d’amélioration à l’horizon », note le représentant local d’un cabinet de conseil. L’édition 2013 du rapport « Doing Business » de la Banque mondiale classe le pays au 162e rang sur 185 (155e place en 2012). Et il est toujours plus difficile de créer une entreprise en Guinée équatoriale que sur le reste du continent. « Toutes les demandes doivent passer par la primature, et l’obtention d’un agrément peut prendre de un mois à un an [la moyenne en Afrique subsaharienne est de deux jours à un mois] », souligne un cadre d’une institution internationale qui connaît bien la sous-région.

Autre handicap, la politique des visas. Depuis que ceux-ci sont signés par Teodorín en personne, « elle est devenue encore plus restrictive aussi bien pour les ressortissants de la Cemac [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale] que pour les investisseurs étrangers », témoigne un avocat d’affaires sur place. Quant à l’emploi, « les entreprises opérant dans le pays sont tenues de limiter le personnel expatrié à 10 % des employés », poursuit-il. Un quota très difficilement applicable dans un pays qui ne dispose pas de main-d’oeuvre qualifiée suffisante, notamment pour des secteurs comme la banque, les hydrocarbures ou les télécoms.

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La Guinée équatoriale, pourtant, arrive à un tournant de son développement économique. Le pays conserve le soutien sans faille de plusieurs groupes pétroliers, mais la production d’or noir est passée de 358 000 à 252 000 barils par jour entre 2005 et 2011. Les investissements massifs dans le BTP, qui ont porté la croissance du pays ces dernières années, sont en recul. Résultat : les dernières prévisions du Fonds monétaire international (FMI) tablent sur une récession, à – 2 % cette année. Pour diversifier l’économie et relancer la machine, rétablir la confiance est indispensable. Mais le chemin sera long.

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