Culture

Mofokeng : derrière le décor

Au-delà de l’image, le Sud-Africain Santu Mofokeng évoque une histoire marquée par la violence, la destruction et la spiritualité.

Mis à jour le 15 juin 2011 à 16:45

Barrage du Katse Dam (Lesotho) où cinq travailleurs ont été exécutés par la police. © Santu Mofokeng

Des paysages presque déserts et étonnamment calmes : quelques tas de pierres envahis par les mauvaises herbes, un parc aux larges allées, des rectangles de béton blanc dans un champ à l’abandon. Ici, dirait-on, il ne se passe rien. Pourtant, placées côte à côte, les photographies du Sud-Africain Santu Mofokeng (musée du Jeu de Paume, Paris, jusqu’au 25 septembre 2011) libèrent une rare violence. Les légendes indiquent la piste à suivre : « Tombes de camp de concentration, Brandfort », « Parc du Mémorial de Hiroshima, Japon », « Trois charniers de Fevriary, Mozambique ».

Monté sur ressorts, circulant d’une photo à l’autre, chaussant et déchaussant ses lunettes, Santu Mofokeng explique sa démarche : « Votre manière d’appréhender le paysage dépend de votre savoir, de votre idéologie, de vos expériences, de ce que vous apportez avec vous. » Ses photos d’Auschwitz, a priori banales, fonctionnent comme des bombes à retardement. Sur le cartel présentant les œuvres, il est précisé : « Le paysage est une construction de la mémoire, c’est une œuvre de l’esprit composée d’autant de strates mémorielles que de couches géologiques. »

Né en 1956 à Johannesburg, Santu Mofokeng a, depuis les années 1980, choisi la forme de l’essai photographique pour traiter les sujets qui lui tiennent à cœur et se contaminent les uns les autres dans une démarche en partie autobiographique : la spiritualité, l’utilisation des panneaux publicitaires dans les townships, le paysage ou encore le réchauffement climatique… Avec un petit sourire provocateur et un regard appuyé, le Sud-Africain lâche : « Je déteste Henri Cartier-Bresson ! » L’instant décisif, la photo définitive qui dit tout, ce n’est pas pour lui. « Je ne crois pas en l’image ultime, précise-t-il. Je ne crois pas en la fixité des choses, en l’immuabilité du sens. Face au dogme, à la propagande, je préfère faire le choix de la narration qui offre la possibilité de déstabiliser. » Son travail s’apparente ainsi à une longue (en)quête soulevant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. « Je recherche l’ambiguïté et l’inconfort », souligne-t-il. Avant 1994 et la fin de l’apartheid, l’artiste aurait pu avoir une attitude plus péremptoire, simplificatrice. Dans un monde ni noir ni blanc, ce n’est plus le cas. « Par le passé, je pouvais me permettre d’envahir votre espace. Aujourd’hui, je deviendrais connu en le faisant, mais cela ne me satisferait pas. »

Pluie de terre

Fasciné par l’écriture, Mofokeng compose des phrases avec les images, stimulant l’imagination du spectateur. Ainsi, il n’hésite pas à associer un gros plan de drainage minier acide à une scène de rituel d’ablution à Soweto, la couleur orange de l’eau et des roches étant apparemment le seul point commun entre les deux photographies. Libre à chacun de s’interroger…

S’il a du mal à se projeter dans l’avenir et choisit ses sujets en fonction de « ce qui compte pour [lui] », cet admirateur du photographe tchèque Josef Koudelka se consacre actuellement à la spiritualité – « un sujet qui embarrasse tout le monde » – et au réchauffement climatique – « très difficile à photographier ». Une pluie de terre en bord de mer, une tempête de poussière évoquant vagues et embruns, des melons abandonnés ressemblant à des crânes d’hommes morts, le photographe jongle avec les illusions d’optique. Non pour le simple plaisir de l’œil, mais pour « vous faire réfléchir de nouveau à ce que vous tenez pour acquis ».