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Législatives en Guinée : comme de l’orage dans l’air…

Mis à jour le 21 juin 2011 à 19:00

En Guinée, c’est en novembre que les électeurs devraient choisir leurs députés. Mais l’organisation du scrutin des prochaines législatives est un casse-tête qui met à nu les tensions entre les partisans du chef de l’État et ses opposants, six mois après l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé.

Les semaines à venir s’annoncent difficiles. Impatiente de se positionner sur l’échiquier politique et de jouer un véritable rôle, l’opposition guinéenne n’en peut plus d’attendre les élections législatives annoncées par Alpha Condé pour la fin du mois de novembre. Surtout, les adversaires du nouveau chef de l’État voient d’un très mauvais œil le fait que le pouvoir ait décidé de reprendre intégralement le recensement des électeurs à partir de la mi-juin.

Le 1er juin, un collectif de partis regroupés autour de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo (candidat malheureux au second tour de la présidentielle) et de l’Union des forces républicaines (UFR) de Sidya Touré (arrivé, lui, troisième au premier tour) s’est publiquement opposé au nouveau recensement, jugé contraire à la Constitution et au code électoral. Le processus vise, selon eux, à élaborer des listes favorables au Rassemblement du peuple de Guinée (RPG, au pouvoir). « Faux », s’insurge le ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation (MATD), Alhassane Condé. « Le fichier avec lequel nous sommes allés à la présidentielle est inutilisable, explique-t-il. Il compte des doublons, des approximations… Il n’est pas représentatif de l’électorat. Beaucoup de paysans, par exemple, ne s’étaient pas inscrits pour ne pas être soumis à l’impôt de capitation qui, depuis, a été supprimé. »

Sur 4 297 688 inscrits en 2010, 491 241 présentaient des « anomalies ». Pour Alhassane Condé, ces irrégularités ne remettent pas en question la validité de l’élection d’Alpha Condé (« tout le monde était d’accord pour aller aux urnes avec ce fichier ») mais justifient que l’on reparte de zéro pour les législatives. Un argument qui ne convainc ni l’opposition ni la communauté internationale. Selon un observateur électoral, qui a suivi de près l’organisation de la présidentielle l’année dernière, « rien ne justifie la reprise du recensement. Le fichier existe, il suffit de le corriger ».

Ce qu’en disent les textes

Les modalités de l’organisation de l’élection présidentielle en Guinée figurent dans la déclaration conjointe de Ouagadougou du 15 janvier 2010, qui pose les bases de la transition. Mais les législatives, censées marquer un retour définitif à l’ordre constitutionnel, n’y sont pas mentionnées. Pas plus que la nécessité de les organiser dans un délai de six mois après la présidentielle, contrairement à ce qui est souvent écrit. La Constitution guinéenne stipule que les législatives doivent se tenir six mois après l’adoption de cette même Constitution, mais en l’absence d’Assemblée nationale, la Loi fondamentale a été promulguée, et non pas adoptée (en mai 2010). Quant au code électoral, il indique simplement que « les électeurs sont convoqués par décret du président de la République […] soixante-dix jours avant le scrutin pour les élections législatives ». La date reste donc à la discrétion du chef de l’État.

À Conakry, l’État a tout de même débloqué 20,5 millions d’euros pour ce nouveau recensement, qui prendra deux mois, et a commandé les 2 000 kits nécessaires à l’opération. L’opposition aura du mal à l’empêcher. Elle espérait que « les populations constater[aient] par elles-mêmes la volonté du pouvoir de prolonger l’état d’exception », mais elle peine à unir ses forces pour mener sa première bataille de l’ère Condé. Certains voient en Cellou Dalein Diallo l’homme de la situation, quand d’autres préfèrent miser sur Sidya Touré. Mais si tous deux font en apparence front commun, ni l’un ni l’autre n’est disposé à faire de la figuration.

Des méthodes cavalières

Du côté du RPG et de l’Alliance Arc-en-Ciel (qui a soutenu Alpha Condé au second tour), quelques défections de taille sont possibles, notamment celles de Lansana Kouyaté et d’Ibrahima Kassory Fofana, qui, en coulisses, se montrent très critiques à l’égard du nouveau régime, auquel ils reprochent des méthodes cavalières et des « maladresses » vis-à-vis de la communauté peule.

Dans leurs interventions, les formations réunies autour de Diallo et Touré dénoncent en outre la dissolution de quatre conseils municipaux sur les cinq que compte Conakry. Ceux-ci sont désormais dirigés par des délégations spéciales, pro-Condé si l’on en croit l’opposition. « Ces communes étaient mal gérées, défend Alhassane Condé, et leur mandat est arrivé à expiration en 2009. » Les adversaires du chef de l’État s’inquiètent également du fait que le gouvernement voudrait organiser les législatives, au détriment de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Le ministre Condé a une nouvelle fois démenti, mais un projet de décret en ce sens a bien été rédigé à la mi-mai.

Les enjeux électoraux pourraient faire resurgir les tensions ethniques de la campagne pour la présidentielle.

Pour ne rien arranger, le Conseil national de transition (CNT), présidé par Rabiatou Sérah Diallo, envisage de demander la mise sur pied d’une nouvelle Ceni, pour couper court aux accusations d’incompétence et de malversations financières. La syndicaliste se dit également « rongée » par l’absence de dialogue entre les différents acteurs de la transition. « Si le ministère de l’Administration territoriale, les partis, la Ceni et le CNT ne se retrouvent pas pour consolider les acquis, nous perdrons beaucoup », prévient-elle.

Mais Rabiatou Sérah Diallo peine à se faire entendre. Début juin, le dialogue paraissait impossible. Et les populations observaient, un brin agacées, ces nouveaux tiraillements. « Cela n’augure rien de bon pour l’avenir, et les enjeux électoraux pourraient faire resurgir les tensions ethniques de la campagne pour la présidentielle », s’inquiète un étudiant. À Conakry, la saison des pluies sera orageuse.