Médias

Audiovisuel : la Côte d’Ivoire à l’heure de l’ouverture

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Le siège de la RTI à Abidjan, en mars dernier.

Le siège de la RTI à Abidjan, en mars dernier. © D.R.

Pour contrer la chaîne publique, pro-Gbagbo, le camp Ouattara avait lancé sa propre télévision et une radio. Une situation qui rend inévitable la libéralisation du secteur. Revue de détail des chantiers qui attendent la nouvelle administration.

Une presse d’opposition qui a toutes les difficultés pour paraître, ses journalistes intimidés, l’un d’eux assassiné… Le nouveau ministre de la Communication, Souleymane Coty Diakité, a du pain sur la planche pour remettre en état les médias ivoiriens. Conscient des difficultés qui l’attendent, il a déclaré le 7 juin, lors de sa prise de fonctions, qu’il n’envisageait pas « sa nouvelle fonction comme une sinécure ». D’autant que son prédécesseur, Hamed Bakayoko, a ajouté lors de la passation des pouvoirs qu’il avait « tout le nouvel environnement et tout l’espace audiovisuel à concevoir, à promouvoir dans un esprit d’ouverture et de liberté ». Avant de l’exhorter « à réussir à changer la télévision ivoirienne et à faire en sorte que l’investisseur qui vient en Côte d’Ivoire soit séduit par la qualité des images et des messages véhiculés ».

Le président Ouattara suit attentivement ce dernier chantier. Lors de la campagne présidentielle, il avait promis aux Ivoiriens la naissance de chaînes privées. Il vient d’ailleurs de nommer Ibrahim Sy Savané à la tête de la toute nouvelle Haute Autorité de la communication audiovisuelle (Haca). Dernier ministre de la Communication de la présidence de Laurent Gbagbo, ce journaliste confirmé et économiste des médias prépare depuis trois ans la libéralisation du secteur. Vaste chantier sur lequel des consultants internationaux ont été amenés à réfléchir. Dans une étude stratégique, dont Jeune Afrique s’est procuré une copie, le cabinet Media Consulting Group (MCG) dresse les grandes lignes et les enjeux de la réussite de cette libéralisation. Trois objectifs ont été fixés : accroître la diversité et la variété de l’offre ; renforcer l’industrie ivoirienne de programmes tout en créant des emplois ; s’engager dans l’économie numérique.

Modernisation

Les conditions de cette ouverture font toutefois débat : si la législation ivoirienne, calquée sur celle de la France, semble adaptée, le marché publicitaire est-il à même de pourvoir au fonctionnement de ces nouveaux médias ? En ouvrant le secteur, ne va-t-on pas tuer la Radio Télévision ivoirienne (RTI) pour laquelle le chef de l’État a promis un plan ambitieux de modernisation ? La chaîne publique est actuellement hors service après que ses émetteurs ont été bombardés par les forces internationales. Elle était devenue, au fil du temps, un outil de propagande pro-Gbagbo, perdant au passage toute objectivité et étant accusée de nombreuses dérives. Coty Diakité doit étudier les modalités de son redémarrage.

Mais l’avenir de la RTI ne peut être désormais imaginé sans envisager celui de la Télévision Côte d’Ivoire (TCI), chaîne pro-Ouattara lancée pour contrer l’information partisane de la RTI. Sur plus de 800 employés que compte la RTI, environ 40 sont actuellement détachés à la TCI. D’autres sont en fuite. « Ces deux médias ont servi au combat de leurs camps respectifs. Doivent-ils disparaître dans leur forme actuelle ? Fusionner ? Continuer à exister parallèlement ? » se demande un conseiller de Ouattara. Dans l’entourage du président, certains plaident pour la création d’une nouvelle entité, d’autres pour repenser complètement la RTI afin de montrer aux Ivoiriens que l’on peut en faire un véritable outil de service public.

Appétits aiguisés

Le nouveau directeur général de la RTI, Pascal Brou Aka, animateur historique du duel entre les deux finalistes de la présidentielle, réalise actuellement l’inventaire des dégâts et étudie les conditions de sa relance. « Il faut panser les plaies, encore et encore, plaide-t-il. Changer le logo, le design, tout faire pour la réconciliation. La nouvelle RTI devra vraiment être la chaîne de la paix. » Il demande aussi plus de moyens en raison de la détérioration de l’outil de production. « Il faut d’abord dégrossir un effectif pléthorique et arrêter les dépenses folles, conseille un proche de Ouattara. Et, enfin, bien utiliser la redevance qui s’élève annuellement à plus de 35 milliards de F CFA [plus de 53 millions d’euros, NDLR]. »

Le nouveau ministre de la Communication devrait multiplier les réunions en juin pour trancher sur l’avenir de la « Maison bleue » lancée en 1963 par Félix Houphouët-Boigny. Il pourra ensuite se pencher sur la libéralisation tant attendue par les opérateurs économiques. Plusieurs projets de chaînes de télévision et de radios sont dans les cartons. On prête au Premier ministre, Guillaume Soro, l’intention de lancer une radio, voire une télé. « Nous avons de grandes ambitions en matière de communication », confirme l’un de ses proches. Faustin Aboh, maire de Sikensi et DG de Digital TV, et l’animateur John Jay, patron de Tam-Tam TV, ont lancé leurs chaînes sur internet et aimeraient bien passer à une diffusion hertzienne. Chez les hommes d’affaires libanais, l’ouverture de l’audiovisuel ivoirien aiguise aussi les appétits. Quoi qu’il en soit, les autorités ne semblent pas prêtes à une libéralisation totale des ondes. « Il faut une ouverture progressive, répondant à un cahier des charges clairement défini, qui tienne compte de la capacité d’absorption du marché, estime Ibrahim Sy Savané. Sinon, les télés ne seront pas viables et iront se vendre au plus offrant. »

Peu de chiffres récents sont disponibles sur le marché publicitaire. Selon les données de Media Data, les ressources des différents médias ont néanmoins progressé de 8,4 milliards de F CFA en 2003 à 10,6 milliards en 2007. Et la télévision aurait capté 4,8 milliards de F CFA de recettes publicitaires en 2007. Les principaux annonceurs sont les fabricants de produits de grande consommation (alimentation, boissons, produits d’entretien), les groupes de télécommunications, les sociétés de jeux et d’édition, les banques et les industries du spectacle. La production locale de spots oscille entre 30 et 50 films par an.

Le marché publicitaire est toutefois sous-exploité par les différents acteurs, notamment la RTI. MCG prédit un doublement en cinq ans des recettes avec la reprise économique, la progression du nombre de téléspectateurs liée aux nouvelles chaînes et la capacité de celles-ci à proposer une programmation intéressante aux annonceurs. De quoi permettre l’émergence de plusieurs nouveaux acteurs. MCG propose d’octroyer des licences, à court terme, à deux nouvelles chaînes privées gratuites, l’une généraliste et l’autre thématique, ce qui donnerait le temps aux deux chaînes publiques de la RTI (La Première et TV2) de se moderniser. À moyen terme, deux autres chaînes pourraient être lancées. Le passage au numérique, programmé pour 2015, multipliera alors les capacités de diffusion et permettra de proposer de nouveaux produits d’appel (télévision sur portable, interactivité, jeux…). Tout lancement devrait être soumis à une procédure d’appel d’offres supervisée par un groupe d’experts et astreinte à un cahier des charges très strict.

Une loi timide

Pour éviter le recours systématique aux productions extérieures, notamment les telenovelas, les autorités devront veiller à la qualité des programmes et encourager les productions locales. « La loi est timide. Elle n’impose la diffusion que de 20 % d’œuvres nationales, précise l’étude. Et la RTI n’est tenue de verser que 0,5 % de son chiffre d’affaires à la production cinématographique. » À titre de comparaison, les radios et télévisions privées du Burkina doivent produire 30 % d’émissions scientifiques, culturelles, récréatives, religieuses et sportives. Et elles doivent contribuer à l’expression musicale burkinabè en diffusant 40 % de disques africains, dont 20 % d’artistes nationaux. Le public ivoirien montre un engouement – bien qu’il existe peu d’études sur les goûts des téléspectateurs – pour les fictions « légères » africaines (comme Dr Boris), les enquêtes, les débats, les documentaires. Le bouquet satellite de Canalsat Horizons offre déjà aux plus riches ce type de programmes.

« La situation des producteurs ivoiriens est très difficile, déplore toutefois Martine Ducoulombier, directrice générale de Dialogue Productions (téléfilms, longs-métrages, séries pour enfants…). Il n’existe pas de réseau de salles de cinéma, les sponsors publics et étrangers ont réduit leurs aides en raison de la crise, et nos productions sont piratées pour être revendues sur les marchés. » Autre déconvenue : les télévisions africaines disposent de peu de moyens pour acheter les productions et préfèrent recourir au bartering. Ce concept, à l’origine développé aux États-Unis, consiste à recevoir des programmes tout faits de sociétés de communication. Celles-ci les fournissent contre de l’espace publicitaire, réalisant au passage de fortes plus-values. « Les télés publiques croient être gagnantes, explique Alain Modot de MCG. En fait, elles auraient plutôt intérêt à avoir des régies publicitaires performantes pour financer leurs propres programmes ou ceux des producteurs nationaux. »

Enfin, last but not least, les autorités devront se pencher sur la question de la formation. Historiquement, la RTI a assuré celle des journalistes et des équipes techniques de la télévision et de la radio en liaison avec des organismes extérieurs comme l’Institut national de l’audiovisuel (INA) en France. La seule structure nationale, l’Institut des sciences et techniques de la communication (ISTC) à Abidjan, ancienne école de la RTI, est devenue un établissement public de formation. Chaque année, il en sort une vingtaine de professionnels de l’audiovisuel. Mais, au fil du temps, l’ISTC s’est recentré sur les cursus de journalisme, de marketing et de communication, et plus récemment de techniques multimédias. « Il serait dommage de ne pas l’associer, d’une manière ou d’une autre, à la formation des responsables des futures télévisons privées », conclut l’étude de MCG. Seul moyen d’assurer l’avenir et de construire des médias solides…

Radios : vers une remise en ordre

Lancée en 1990 sous le gouvernement d’Alassane Ouattara, la libéralisation des ondes radiophoniques a profondément chamboulé le paysage médiatique. À côté des deux stations publiques (la RTI nationale et Fréquence 2), la bande FM compte deux radios commerciales (Radio Nostalgie et JAM FM, à vocation musicale), quatre-vingts radios de proximité détenues par des communautés ou des privés, huit rurales, sept confessionnelles et quatre étrangères (RFI, Africa n° 1, BBC et Voice of America). Depuis août 2004, les Nations unies ont également lancé Onuci FM, et le camp Ouattara a créé dernièrement Radio RHDP, rebaptisée RCI, le pendant de la TCI. Le paysage radiophonique est donc plutôt équilibré, et la loi interdit les émissions à caractère politique.

On a toutefois enregistré quelques dérives. Certaines stations en manque de financement ont ouvert leurs micros à des médecins traditionnels aux produits douteux. « Il faut se pencher sur le fonctionnement des radios de proximité, explique Ibrahim Sy Savané, le président de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. Certaines ont un statut mal défini et appartiennent en fait à des hommes politiques locaux. Il faut les réhabiliter administrativement et les amener à respecter les normes à l’aube d’importantes échéances électorales locales. »

 

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Pascal Airault, envoyé spécial

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