Justice

Syrie : Bachar, le doigt sur la gâchette

| Par Jeune Afrique
Le chef de l’État a appelé les populations réfugiées en Turquie à rentrer (ici à Yayladagi).

Le chef de l'État a appelé les populations réfugiées en Turquie à rentrer (ici à Yayladagi). © Umit Bektas/Reuters

Pas question de partir. Dans son discours du 20 juin, le président syrien Assad a certes appelé à un dialogue national, premier pas vers d’hypothétiques réformes, mais il a justifié la poursuite de la répression en dénonçant un complot ourdi par l’étranger contre l’État.

Tous ceux qui rêvent d’un « changement de régime » en Syrie – et y œuvrent – auront été indignés par le discours du 20 juin du président Bachar al-Assad. Ils exigent son départ et celui des personnes de son entourage qui ont mené la répression brutale du mouvement de protestation. Mais il n’a pas l’intention de se retirer. Il est même décidé à rester – et à se battre.

Bachar n’a pas cédé un pouce de terrain à ses ennemis politiques. À vrai dire, son discours ne s’adressait pas à eux, mais à la « majorité silencieuse » syrienne, qui – c’est du moins ce qu’il continue de croire – aspire à la sécurité, à la stabilité et à l’unité nationale, et que la perspective d’une guerre confessionnelle sur le modèle irakien terrifie. Il a expliqué qu’il avait multiplié les rencontres avec des citoyens des quatre coins du pays ces dernières semaines afin de bien saisir la nature de la crise. Il tenait à s’informer directement auprès d’eux. Il en a conclu que les composantes du mouvement de protestation sont nombreuses et disparates.

Tout d’abord, il y a ceux qui expriment des revendications légitimes : la justice, la démocratie, des emplois et la résolution des problèmes accumulés au fil des décennies. Leurs demandes ne peuvent être ignorées. Il avait l’intention de les prendre en compte – et a déjà commencé à le faire. Mais il y a aussi les autres : les hors-la-loi criminels, les intellectuels impies parlant au nom de la religion, les vandales, les conspirateurs et les agents à la solde des puissances étrangères. Sous couvert du mouvement de protestation, ils ont pris les armes contre l’État ! Ces conspirateurs, a-t-il dit, ont appelé à une intervention étrangère, souillé l’image de la Syrie et détruit des biens publics et privés. Ils n’ont aucun respect pour les institutions et l’État de droit. Face à de tels voyous, il n’est pas de réforme possible.

Conspirations

Bachar a balayé l’affirmation selon laquelle il n’y aurait pas de complot contre la Syrie. Il y a en bel et bien un, ourdi à l’étranger. Sinon comment expliquer que ses ennemis détiennent des téléphones satellitaires, des armes sophistiquées, des véhicules équipés de mitrailleuses ? La Syrie a toujours été la cible de complots. Lui-même a longtemps subi des pressions visant à lui faire renier ses principes (sans doute une allusion à ses convictions panarabes, son alliance avec l’Iran et le Hezbollah, son opposition à Israël et aux États-Unis). La Syrie a besoin de se prémunir contre de telles conspirations, a-t-il insisté.

Le président a juste oublié de mentionner les abus de ses services de sécurité : le meurtre de plus d’un millier de manifestants, le déploiement de chars autour des villes rebelles, les arrestations massives, la torture, le flot de Syriens terrorisés réfugiés en Turquie. Un catalogue d’atrocités qui a démoli la réputation du pays et lui a attiré la condamnation de la communauté internationale. Les réfugiés doivent rentrer chez eux, a dit Assad. Ils ne seront pas punis. L’armée les protégera. Mais ceux qui ont goûté à la brutalité des militaires pourraient ne pas prendre ces garanties pour argent comptant. Bachar aura tout de même un mot de condoléances pour les mères endeuillées…

Il a cependant consacré l’essentiel de son allocution à sa vision de la nouvelle Syrie. La réforme, a-t-il affirmé, est son credo. Sa proposition phare est la mise en place d’un dialogue national. Une autorité spéciale a été établie pour préparer ce grand débat avec, espère-t-il, une large participation populaire. Il s’agit de créer un forum où des réformes politiques et économiques de grande portée pourraient être débattues avant d’être traduites dans des lois. Il n’est pas question de faire un grand saut dans l’inconnu, car les décisions prises maintenant affecteraient la Syrie pour les décennies à venir.

Ce discours a déçu tous ceux qui attendaient des réformes immédiates et spectaculaires. Le président les a surtout abreuvés de paroles. Il a toutefois évoqué la tenue d’élections en août et suggéré qu’au menu des discussions figurerait une série de lois sur le code électoral, la formation des partis politiques, les médias, l’extension des pouvoirs des autorités municipales, tout en reconnaissant le besoin d’amender, voire de réécrire entièrement la Constitution. Il a laissé entendre que l’abrogation du tristement célèbre article 8, qui donne au parti Baas « un rôle pilote dans l’État et la société », serait envisageable. Ce qui pourrait se révéler difficile tant le Baas, devenu rigide et stalinien, semble incapable de partager le pouvoir.

Bachar s’est montré attentionné et même conciliant à l’égard de tous, sauf de ses ennemis. Il n’a pas souhaité apparaître comme un leader se battant pour sa survie. Sans doute, dans sa comptabilité personnelle, les bénéfices étaient-ils supérieurs aux pertes. Il sait ne pas avoir à craindre d’intervention militaire ; après la Libye, aucune puissance occidentale ne saurait l’envisager. Des soldats ont fait défection, mais il n’y a eu aucune scission majeure au sein de l’armée, des services de sécurité ou du régime. Les dissensions à l’intérieur des cercles du pouvoir ont été soigneusement occultées. Il sait que tant qu’ils resteront unis, il sera difficile, sinon impossible, pour l’opposition de le renverser.

À l’ONU et ailleurs, la Syrie jouit de la protection de la Russie, peut-être soucieuse de sa base navale de Tartous. Moscou estime que cette crise ne menace ni la paix ni la sécurité internationale. La Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud et le Brésil se sont rangés du côté de Damas. À l’intérieur, le pays ne risque pas la famine : 3,6 millions de tonnes de blé auraient été récoltées cette année. À ce jour, les exportations de gaz et de pétrole n’ont pas été affectées.

Loi du plus fort

Cependant, côté pertes, le tourisme s’est effondré, les investissements se sont taris et le coût de l’augmentation des salaires des fonctionnaires décrétée par Assad est estimé à 1 milliard de dollars par an, ce qui va creuser dangereusement le déficit public. Si la crise se prolonge, la Syrie aura besoin de financements extérieurs et pourrait se tourner vers le Qatar. Mais que se passera-t-il si les manifestations se poursuivent et deviennent plus violentes ? La classe moyenne, colonne vertébrale du régime, restera-t-elle loyaliste ? L’économie résistera-t-elle ?

Cette semaine, un Syrien proche du régime m’a joint par téléphone : « La condamnation occidentale de la Syrie est une pure hypocrisie. Tous les régimes cherchent à détruire leurs ennemis. Avez-vous entendu parler d’un endroit appelé Abou Ghraib ? Ou de ces centaines de milliers d’Irakiens tués par les Américains ? Ou des massacres perpétrés par Israël à Gaza ? Ou des dix mille Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes ? Si les États-Unis et Israël pratiquent impunément des tueries et la torture à grande échelle, pourquoi ne le pourrions-nous pas ? Ils disent agir en légitime défense, nous aussi ! » À croire que la loi du plus fort et le mépris de la vie humaine sont contagieux. 

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