Politique

Il faut donner du temps aux rebelles libyens

Par Bernard-Henri Lévy

BHL à Benghazi en mai 2011. © AFP

Bernard-Henri Lévy est écrivain, philosophe et directeur de la revue La Règle du jeu.

Une guerre prudente

C’est quand même extraordinaire ! Quarante-deux ans de dictature, cela ne semblait long à personne. Et trois mois d’opérations militaires, ça, en revanche, ça semble interminable à tout le monde. Non. Je ne crois toujours pas que l’on puisse parler d’enlisement. Vous avez là une guerre prudente. Méthodique. Vous avez une guerre, celle de Nicolas Sarkozy, qui essaie, au maximum, d’éviter le type de bavures qu’on a vues en Irak avec George W. Bush. Vous avez des forces civiles, en Libye même, qui mettent du temps à se former, c’est-à-dire à transformer en combattants des ingénieurs, des professeurs, des commerçants, des juristes, bref, des gens qui, jamais, avant cette guerre, n’avaient tenu un fusil de leur vie. Alors, forcément, cela prend du temps. Et, dans la mesure où toute l’idée est, là encore, de ne pas recommencer les erreurs de la guerre d’Irak, dans la mesure où tout l’effort est de permettre aux Libyens de se libérer eux-mêmes et non de leur livrer une libération clés en main, la chose ne se fait pas en un clin d’œil. C’est normal. C’est la vie. Et il faut toute la frivolité zappeuse de l’époque pour trépigner ainsi et perdre patience. Je vais vous dire la chose autrement. Cette guerre pourrait finir la semaine prochaine. Les aviations coalisées pourraient, si l’Otan le décidait, donner, demain matin, le coup de grâce aux dernières forces fidèles à Kadhafi. Mais cela irait contre le choix stratégique qui est, depuis le premier jour, le leur. On ne vole pas à un peuple sa victoire. On ne fait pas, à sa place, la révolution à laquelle il aspire. Donc on lui donne le temps nécessaire pour se constituer en peuple souverain, doté d’une volonté générale et d’une puissance qui lui est propre. Bush n’aurait pas fait ça. Il aurait dit : « On tape dans le tas, et on en finit. » Sarkozy fonctionne autrement. Et je pense que c’est lui qui a raison.

Le rôle de l’Afrique

Bien sûr, l’Afrique évolue sur ce dossier libyen ! Vous avez le cas du Sénégal, que je ne connais pas trop mal puisque c’est moi qui ai accompagné les représentants du Conseil national de transition chez Abdoulaye Wade, à Dakar. Wade, alors, a été le premier. Je ne dis même pas le premier Africain, mais le premier chef d’État tout court, le premier chef d’État en général, à prendre le chemin de Benghazi – et ce chemin, quand il l’a pris, était encore un chemin à haut risque. Honneur lui soit rendu, donc, s’il vous plaît ! Et gloire à la nation africaine, dont il portait, ce jour-là, qu’on le veuille ou non, les couleurs ! Depuis, d’autres ont suivi ou sont en train de suivre. Je ne veux pas les nommer ici car, entre le moment où nous parlons et celui où ces lignes paraîtront, la liste se sera allongée, et je m’en voudrais d’en oublier. Mais une chose, pour moi, est certaine. Je suis en contact avec des chefs d’État, des leaders d’opinion, des intellectuels africains. Et je sens une vraie vague de fond pour dire « non » à cet abus de pouvoir, ce culot, qui faisait que cet homme, Kadhafi, s’arrogeait le droit de dire « Je suis l’Afrique », alors qu’il ne représentait que lui-même et n’avait jamais rien fait pour que ses richesses profitent au continent. Alors, bien sûr, il restera toujours des gens pour dire : « Kadhafi est des nôtres ; pas touche à Kadhafi. » Mais ce n’est pas la majorité. Et ce que je sens monter, c’est une Afrique fière d’elle-même et de ses valeurs, qui refuse le miroir hideux que lui tend ce personnage et dans lequel il la somme de se reconnaître. Les Africains sont les héritiers de Frantz Fanon. Ce sont les enfants d’Houphouët et de Senghor. Ils ont, derrière eux, des mouvements de libération nationale qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Comment se laisseraient-ils réduire à cette caricature qu’impose, à chaque sommet africain, ce personnage fantasque, capricieux, qui ne pense qu’à lui-même et qui méprise, au fond de lui, l’Afrique ?

La transition

Ce n’est pas à moi de définir ce que devrait être la transition. Mais ce que je peux vous dire, déjà, c’est que je ne crois pas au mythe des deux Libye et que je ne crois donc pas, Kadhafi parti, à ce risque de guerre civile qu’agitent les chancelleries qui veulent que rien ne change en Afrique. J’ai assisté, le 12 avril, au cœur du pays, à une réunion unitaire de toutes les tribus de Libye. Il y avait là des Libyens de l’Est, de l’Ouest et du Sud. Il y avait là des représentants, bien sûr, de Tobrouk, de Benghazi, de Misrata – mais aussi de tribus qui, comme les Warfala ou les Gueddafa, passent pour fidèles au « Guide ». Eh bien toutes étaient d’accord, cette nuit-là, pour dire : « Toutes les tribus de Libye n’en font qu’une. » Et : « Face aux menaces qui pèsent sur l’unité de notre pays, face aux manœuvres du dictateur et de sa famille, nous partageons le même idéal d’une Libye libre, démocratique et unie. » Ou encore : « Kadhafi et ses fils, par leur folie criminelle, ont perdu toute espèce de droit de nous représenter. » Car le peuple libyen, je l’ai appris au fil de mes voyages, est un peuple fier. Il a le sens de l’honneur. Et il sait qu’il y a des actes – massacrer les siens, tirer sur les hôpitaux et les mosquées, faire donner les avions de chasse contre des manifestants désarmés – qui créent le point de non-retour et font qu’un homme perd le droit, à jamais, de gouverner son pays. C’est ainsi. Et c’est, déjà, une indication quant à ce qui attend la Libye de demain.

L’après-Kadhafi

Cette Libye de demain sera-t-elle, comme vous dites, « réellement démocratique » ? Je n’en sais rien. D’autant que le propre de la démocratie, son principe, c’est justement qu’elle n’est jamais parfaite, jamais achevée, jamais « réellement démocratique » ! Mais, je suis convaincu de deux choses. Premièrement : quelles que soient les inévitables erreurs du futur régime, ce ne sera jamais pire que Kadhafi – ce ne sera jamais pire que ce régime du caprice, du bon plaisir sanglant, de l’arbitraire institutionnalisé, de la terreur et du chantage permanents, qui étaient la signature du Kadhafisme. Et deuxièmement, ceci. Il se trouve que je connais personnellement la plupart des membres du Conseil national de transition. Et quand je vous dis que je les connais, cela signifie que j’ai passé des heures, parfois des jours entiers ou des nuits, à parler avec eux, discuter, confronter nos visions du monde, les interroger sur leur mémoire d’opposants ou, au contraire, sur leur passé d’hommes du régime qui, à un moment donné, confrontés à tel cas de conscience ou même d’opportunité, ont choisi de dire non et de rompre. Eh bien que voulez-vous que je vous dise ? J’ai côtoyé, dans ma vie, beaucoup de mouvements de libération. Beaucoup de commandements insurgés. Et ces gens me semblent, globalement, plutôt bien. Avec, en particulier, une surreprésentation, dans leurs rangs, d’anciens avocats, de juristes, d’hommes de loi et de droit, ce qui est, toujours, un très bon signe. Alors ils commettront des erreurs, bien sûr. Il y aura, comme dans toute démocratie naissante, des querelles et des débats. Et cette Libye de l’après-Kadhafi, cette Libye qui, par parenthèse, aura à repartir de zéro, c’est-à-dire à construire, non seulement un État, mais une société civile, ne sera pas le paradis sur terre. Mais j’ai confiance en ces hommes pour conduire la transition.

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