Culture

Dessin de presse : enfin libres grâce au printemps arabe ?

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Khalid Albaih, un Soudanais installé au Qatar, rêve de voir les révoltes s’étendre à Khartoum.

Khalid Albaih, un Soudanais installé au Qatar, rêve de voir les révoltes s'étendre à Khartoum. © DR

Le « printemps arabe » a dopé les caricaturistes, qui ont largement soutenu les mouvements révolutionnaires. Si leur liberté d’expression progresse depuis quelques mois, rien n’est encore joué.

« Je n’ai pas pris un jour de congé en six mois ! » s’exclame le caricaturiste algérien Ali Dilem. Depuis le début du « printemps arabe », les dessinateurs de presse du Maghreb et du Machrek n’ont pas levé le stylo. La solidarité régionale est un de leurs thèmes de prédilection. Ils ont ainsi multiplié les dessins regroupant les autocrates arabes, promis à un même destin. Autre sujet, les transitions postrévolutionnaires et les inquiétudes du citoyen lambda, souvent représenté par un personnage récurrent. Chez Selmen Nahdi, 24 ans, le jeune Tunisien a un sèche-cheveux à la place de la tête – un clin d’œil à l’épouse du président Ben Ali, Leila Trabelsi, qui était coiffeuse. Chez Baha Boukhary, du quotidien Al-Ayyam à Ramallah, Abou el-Abed représente le père de famille palestinien soucieux de l’avenir de la Libye.

Modestes, les dessinateurs n’exagèrent pas la portée de leur rôle. « Un dessinateur n’est rien de plus qu’un dessinateur, estime Dilem. Ce que nous faisons relève plus du commentaire que de la dénonciation. » Boukhary confirme : « Notre métier consiste surtout à tenir la société en alerte. » Khalid Albaih, Soudanais installé au Qatar, aurait quant à lui voulu accompagner le « printemps arabe » jusqu’à Khartoum. Pour lui, « les dessins jouent un vrai rôle ». Le courage des artistes a parfois permis de galvaniser les citoyens révoltés. Certains l’ont payé de leur vie. Le 20 mars, un dessinateur libyen de 34 ans, Kais al-Hilali, a été assassiné en pleine rue alors qu’il peignait un portrait mural de Kadhafi dans Benghazi.

La révolution a-t-elle changé la donne pour les « cartoonistes » ? Peut-on désormais croquer sans crainte le chef de l’État ? C’est possible depuis vingt ans en Algérie, mais seulement depuis cinq mois en Tunisie. Ben Ali a d’ailleurs été la première personne dessinée par Selmen Nahdi, dans une caricature parue sur sa page Facebook, le 13 janvier, veille de la fuite du président tunisien. « J’avais très peur. Au collège, je l’avais dessiné et ma professeure m’avait ordonné de ne plus jamais le faire ! » En Égypte, représenter le président Moubarak était plus que périlleux. Amr Okasha ne dessinait que son grand nez, quand son compatriote Sherif Arafa le figurait toujours de dos. Maintenant qu’il est retenu à l’hôpital, on peut le voir en pied. Qu’en sera-t-il du nouveau chef de l’État ?

Délicate en république, la caricature du chef de l’État l’est davantage dans les monarchies. Condamné en 2003 pour avoir croqué Mohammed VI, Khalid Gueddar s’en tirait avec des astuces visuelles, notamment en le représentant via les symboles du pouvoir. « La nouvelle Constitution change certains termes, mais dessiner le roi sera toujours interdit », dit-il. 

Répression et tolérance

En dépit des changements survenus ces derniers mois, l’avenir des caricaturistes reste lié aux évolutions du secteur de la presse. Dans les pays où la révolte a seulement frémi, les autorités alternent répression et tolérance. Au Maroc, le mouvement a permis à Khalid Gueddar de rencontrer les jeunes talents qui viendront renforcer l’équipe du journal satirique qu’il compte lancer cet été. En Tunisie, Selmen Nahdi a été approché par le quotidien La Presse. Mais après une première collaboration plutôt libre, il a refusé de dessiner les migrants fuyant vers Lampedusa comme des criminels. « J’ai d’autres propositions, mais j’aimerais avoir des garanties sur mon indépendance. » Internet continuera d’offrir une échappatoire aux caricaturistes… mais sans garantie de rémunération !

Dessin : Le procès de Ben Ali vu par le tunisien Selmen Nahdi (publié le 20 juin sur facebook)

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