Défense

Le Mali en simple spectateur

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Des combattants d'Aqmi dans le désert du Sahel.

Des combattants d'Aqmi dans le désert du Sahel. © AFP

C’est la Mauritanie qui a donné l’assaut à un camp d’islamistes armés, le 24 juin. Bamako n’a été prévenu que quelques heures avant le lancement de l’opération… sur son propre territoire.

Explosion de mines, tirs de roquettes… Le 24 juin, de violents combats éclatent dans la « forêt » du Wagadou, une zone de savane boisée – 80 km de long, 40 km de large – située dans l’ouest du Mali, à 70 km de la frontière mauritanienne. Vers 17 heures, une quinzaine de pick-up des Groupements spéciaux d’intervention (GSI) de l’armée mauritanienne se lancent à l’assaut d’un camp retranché d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Les accès sont truffés de mines. Plusieurs voitures sautent dessus ou sont frappées par des projectiles. Seuls cinq véhicules ressortent intacts de la bataille. Selon Nouakchott, le bilan est de quinze morts du côté d’Aqmi et de deux du côté de l’armée mauritanienne. « En réalité, il y a eu sans doute plus de morts chez les assaillants », affirme un expert de la sous-région. Onze membres d’Aqmi – dont « au moins cinq Noirs subsahariens », révèle le journal malien Le Combat – sont aussi capturés par l’armée malienne, qui bouclait la zone.

Ce n’est pas la première fois que les Mauritaniens lancent un raid contre Aqmi en territoire malien. Le 22 juillet 2010, ils ont agi main dans la main avec les Français, dans une vaine tentative pour libérer l’otage Michel Germaneau. Bilan : sept islamistes tués. Le 17 septembre, ils ont attaqué seuls une position d’Aqmi près du puits de Hassi Sidi, dans la région de Tombouctou. Embuscade des islamistes. L’affaire a mal tourné. Sur un site internet, Aqmi a publié des photos de véhicules mauritaniens détruits. Aujourd’hui, ce sont les Mauritaniens qui diffusent des images : voitures calcinées, restes de munitions non explosées, fortifications avec sacs de sable, tranchées et fûts calcinés. Est-ce le signe que, cette fois, la bataille a tourné à leur avantage ? En tout cas, ils sont restés maîtres du terrain.

Évidemment, au Mali, les dents commencent à grincer. « Pourquoi les Mauritaniens entrent et sortent chez nous comme ils le veulent ? Sommes-nous en train de perdre notre souveraineté ? demande le Parti de la renaissance nationale (Parena) de Tiébilé Dramé. Pourquoi notre armée ne combat-elle pas ? » En fait, début juin, les deux armées étaient prêtes à y aller ensemble. Mais il y a eu des fuites à Bamako. Même la presse annonçait l’attaque ! L’offensive a dû être stoppée in extremis. Pour endormir la méfiance d’Aqmi, les militaires de Nouakchott ont laissé reposer l’affaire pendant quelques semaines. Puis, le 24 juin, ils y sont allés seuls. Ils n’ont prévenu leurs homologues maliens que quelques heures avant l’assaut. La hantise des Mauritaniens, c’est la taupe d’Aqmi infiltré dans les services maliens…

Rançons

À l’origine de la détermination de Nouakchott contre Aqmi, il y a un acte d’une extrême sauvagerie. Le 14 septembre 2008, un mois après le putsch qui a porté au pouvoir le général Mohamed Ould Abdelaziz, onze soldats et un guide mauritaniens sont capturés et décapités par Aqmi près de Tourine. Depuis, Nouakchott est engagé dans une lutte à mort avec deux émirs d’Aqmi, Abdelhamid Abou Zeid et Yahya Abou Hammam. Les deux sont algériens. Le premier est le chef d’Aqmi dans la sous-région. Le second est chargé des opérations militaires contre la Mauritanie. On lui attribue notamment deux actions terroristes : le rapt d’un couple italo-burkinabè dans le sud de la Mauritanie, en décembre 2009, et une tentative d’attentats à la voiture piégée à Nouakchott, en février dernier.

Ces derniers mois, grâce aux rançons payées en échange des otages et grâce à l’afflux de nouvelles armes en provenance de Libye, Yahya Abou Hammam s’est renforcé. Il a décidé d’installer une base d’une cinquantaine d’hommes, dont une bonne moitié de Mauritaniens, dans la forêt du Wagadou. Avantage : le site est plus proche des zones urbaines que les autres bases d’Aqmi. Il peut accueillir plus facilement de jeunes recrues subsahariennes venues notamment du Nigeria. Inconvénient : l’endroit est très éloigné du sanctuaire traditionnel d’Aqmi, aux confins du Mali et de l’Algérie. Difficile de tenir longtemps une position aussi avancée vers le sud.

Satellite

C’est à partir de renseignements américains et français – observations par satellite, films, écoutes et détection radar par avions de reconnaissance – que les forces d’Aqmi ont été repérées. De bonne source, les services algériens ont été associés aux préparatifs de l’assaut. À la mi-juin, le colonel Ramtane Benamara, du tout-puissant Département du renseignement et de la sécurité (DRS) du général Mohamed Médiène, a été reçu par le président Ould Abdelaziz. L’officier algérien s’est rendu à Nouakchott, mais pas à Bamako. Signe que, décidément, les services maliens n’inspirent pas confiance à tout le monde…

Les islamistes d’Aqmi ont-ils subi un revers ? « Provisoirement, dit le conseiller sécurité d’un chef d’État sahélien. Une de leurs bases a peut-être été détruite, mais rien ne dit qu’ils ont été délogés de cette zone. Les Mauritaniens n’en ont pas fini avec eux. » Surtout, le gros de leurs troupes – plusieurs centaines d’hommes – est ailleurs, dans le massif désertique du nord du Mali où sont retenus les quatre otages français enlevés à Arlit, dans le nord du Niger, le 16 septembre 2010. « C’est dans cette zone qu’ils cachent leurs armes les plus sophistiquées, confie un spécialiste français du renseignement. Le plus important, c’est de couper leurs lignes d’approvisionnement. »

Le 12 juin, deux pick-up de trafiquants d’armes en provenance de Libye ont été interceptés près d’Arlit. À bord se trouvaient 640 kg d’explosifs, dont du Semtex tchèque, 435 détonateurs et des mèches lentes. De quoi faire sauter plusieurs bâtiments stratégiques dans une capitale africaine… Commentaire de notre conseiller sahélien : « En juin, on a marqué deux points, mais l’ennemi est coriace. »

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