Politique

Opération Thiof

Mis à jour le 11 juillet 2011 à 12:01
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Tempête dans le bac à sable du Jurassic Park françafricain : Karim Wade a-t-il, oui ou non, sollicité l’aide militaire de l’armée française au coeur de la nuit du 27 au 28 juin, nuit de braises et d’émeutes à Dakar ?

Parole contre parole, affirmation contre démenti, preuves introuvables et témoins inexistants, on ne le saura jamais avec certitude – un peu comme le mystère de la suite 2806 du Sofitel de New York, avec un conseiller à temps partiel dans le rôle de Nafissatou et un fils de chef d’État dans celui de DSK. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de sexe mais de souveraineté et d’indépendance dans un pays, le Sénégal, où le débat politique, ces temps-ci, frise l’hystérie. En imaginant que cette hypothétique requête, pour le moins risquée et critiquable, ait réellement été faite, ce que nous nous garderons de trancher (après tout, Karim Wade n’avait-il pas les moyens de joindre directement l’Élysée?), il n’est pas exclu que son auteur ait eu en tête un précédent récent : si l’armée française a joué à Abidjan le rôle que l’on sait pour installer Alassane Ouattara dans ses droits et si elle bombarde à Tripoli les repaires d’un dictateur paranoïaque, pourquoi ne viendrait-elle pas défendre, à Dakar, un président octogénaire démocratiquement élu contre la fureur de la rue?

Mauvaise pioche – au cas où. Car, en dépit des apparences, la France, a rappelé Alain Juppé le 5 juillet, n’est pas le gendarme de son ex-pré carré. Du Sénégal à Djibouti, en passant par le Tchad et la Côte d’Ivoire, « une réflexion est en cours » sur la meilleure manière de ramener le drapeau. Fini les bases et leur folklore, place aux modules réduits et aux renégociations – toujours aussi opaques – d’accords de défense – dont on ne savait rien, ou presque. Qui s’en plaindra? Après tout, les États africains ne sont plus des pavillons de complaisance à souveraineté limitée, et la Françafrique n’est que le zombie de ce qu’elle fut. Reste qu’il existe une bonne part de realpolitik, pour ne pas dire de cynisme, dans cette refonte de la présence militaire de la France en Afrique subsaharienne présentée comme une mesure de « rupture » démocratique et d’économie budgétaire. Car à quoi répondaient ces fameuses bases, si ce n’est àunsouci de protéger les intérêts économiques de la France? Au cours du demi-siècle écoulé, les militaires français ont, sur ordre, fait chuter deux chefs d’État (Bokassa,Gbagbo) ; ils sont intervenus en faveur d’une dizaine d’entre eux etont directement contribué par leur seule présence à la stabilité de plusieurs régimes. Parmi les protégés et bénéficiaires, beaucoupplus d’autocrates que de démocrates. Bien souvent, cet archipel de magouilles qu’étaient les réseaux, vite devenus des égouts, a jouéunrôle déterminant dans ces interventions aux noms de code zoologiques. Il y a eu Barracuda, Lamantin, Manta, Épervier, Licorne,mais il n’y aura pas d’opération Thiof au Sénégal. Qu’on se le dise: les temps ont changé, l’heure est au redéploiement. Objectif Tripoli.