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Cet article est issu du dossier «Tunisie : Six mois après... La révolution continue»

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Politique

Les sept péchés de la révolution

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Par  Fawzia Zouari

La nouvelle mariée est bien belle, mais il est de tradition de lui trouver quelques défauts, ne serait-ce que pour chasser le mauvais œil. C’est le propre même de l’exercice journalistique, d’ailleurs, qui consiste à pointer les trains qui n’arrivent pas à l’heure, fussent-ils les plus rapides, et les révolutions qui déçoivent par certains côtés, fussent-elles les plus légitimes. À rebours des discours en vogue, voici quelques péchés de la révolution, dite « du jasmin ».

1. La remise en question par certains du code du statut personnel. La révolution ramène le spectre du retour des femmes à la maison et jette le doute sur leurs acquis. Près de cinquante-cinq ans d’émancipation et un arsenal juridique des plus avant-gardistes risquent de tomber à l’eau et de faire marcher le pays à reculons. La modernité et la liberté des mœurs sont en jeu.

2. Le risque de résurgence du tribalisme. Après la lutte que Bourguiba avait livrée aux anciens uruch, voici renaître les discordes de jadis, sur fond de conflits tribaux et d’ancêtres marabouts, avec, dans leur sillage, la montée d’une nouvelle forme de régionalisme économique qui pousse certaines provinces à réclamer du boulot pour « leurs natifs, d’abord », excluant les Tunisiens issus d’autres régions.

3. Le mensonge collectif. Voici une bonne majorité de Tunisiens qui ont travaillé pendant vingt-trois ans avec Ben Ali et qui, dès sa chute, se targuent de n’avoir jamais trempé le petit doigt dans la moindre combine. Reste à faire un tirage au sort pour choisir ceux qu’on enverra expier pour toute une population. Que celui qui n’a jamais péché…

4. L’imposture professionnelle. Au délit d’intelligence qui sévissait du temps de Ben Ali – il fallait veiller à ne pas paraître trop brillant – a succédé un droit à l’intelligence, une OPA sur tous les secteurs d’activité, chacun se disant apte à tous les métiers. De cette usurpation sont ainsi victimes des journalistes remplacés par des blogueurs, de hauts commis de l’État par des néophytes, des ouvriers qualifiés par des demandeurs d’emploi sans qualification, des écrivains et des historiens par des chroniqueurs et autres majordomes…

5. La remise en cause de la propriété privée et, avec elle, la poussée d’une sorte de rancune étrange, qui ne semble pas le trait de caractère d’un peuple réputé pacifique et aimant. Des réflexes de féodalité, des luttes de classes, des haines de voisinage, voire d’anciennes affaires de cœur sont à l’œuvre. Tout cela rappelle les pratiques de la vendetta et semble ressusciter une idéologie surannée selon laquelle tout appartient à tout le monde.

6. La menace sur la culture. Avec l’éviction de ceux qui essaient de réfléchir en prenant de la distance et n’ont pas d’appétit de pouvoir, avec l’abandon des artistes, qui rament depuis trente ans, avec le réflexe général de s’intéresser à l’avis des partis et des syndicats plutôt qu’à celui des intellectuels, comme si ces derniers étaient passés de mode, la liberté de création risque de tomber sous le couperet des fatwas à venir…

7. L’envie de parricide. La révolution a touché tous les piliers de l’autorité, du foyer parental au sommet de l’État en passant par le respect de l’uniforme. On peut s’en féliciter ou le regretter. Une chose est sûre : les islamistes qui n’ont d’autres soucis que de chasser dans la rue les filles sans voile devraient savoir que la révolution à la faveur de laquelle ils déclarent vouloir défendre l’identité arabo-musulmane risque de s’en prendre à ce qui constitue le socle même de cette identité, du moins la vraie : le respect des anciens, l’impératif du consensus, le caractère sacré du bien personnel, la justesse du jugement et le sitr, cette pudeur à l’égard de la vie privée. Or, ce sont ces valeurs-là, les plus solubles dans la démocratie et qui représentent le véritable apport de l’islam à l’Occident, qui sont à l’épreuve.

Maintenant, on peut nous dire que, malgré ses défauts, la mariée mérite tous les égards et qu’on ne lui a pas donné assez de temps pour montrer les miracles qu’elle a apportés dans son trousseau. Alors, patientons encore. Retenons ce proverbe de chez nous selon lequel « Qui vit espère » et ne rechignons pas à lever nos verres en l’honneur de la belle : Vive la mariée !

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