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Cet article est issu du dossier «Tunisie : Six mois après... La révolution continue»

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Toujours au purgatoire

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L’économie tunisienne n’est pas encore en grande forme. Sept mois d’instabilité, fructueuse au plan politique mais source de perturbations pour la production, ainsi que le voisinage d’une Libye en guerre, qui accueillait 50 000 travailleurs tunisiens et représentait, après l’Union européenne, la deuxième destination de ses exportations, expliquent la dégradation de ses paramètres macroéconomiques.

La croissance avait atteint 3,7 % en 2010. Elle sera comprise entre 0 % et 1 % en 2011, selon les estimations. Les rentrées de devises chutent, à la suite des recettes touristiques qui devraient régresser de 50 % cette année. Les investisseurs étrangers se méfient d’un pays où la nouvelle liberté a fait se multiplier des grèves sporadiques : le flux des capitaux extérieurs s’est contracté de 25 %.

Au chapitre des bonnes nouvelles figurent les exportations, qui demeurent soutenues en raison de la reprise européenne, une dette publique qui n’excède pas 40 % du produit intérieur brut (PIB) – quand celle des États-Unis dépasse les 100 % – et des réserves en devises confortables, qui aident à supporter une balance courante extérieure en déficit de 4,8 % du PIB en 2010 et, vraisemblablement, d’au moins 6,5 % en 2011.

Cela a permis aux nouveaux gouvernants d’amortir le choc social en doublant les subventions aux denrées de première nécessité et aux produits pétroliers (3,5 % du PIB en 2011). Ils ont aussi privilégié les transferts au profit des familles nécessiteuses, de la formation et, surtout, de l’amélioration des infra­structures destinées à corriger les graves disparités régionales de développement (1 % du PIB).

L’effet de ciseaux entre des recettes en baisse et des dépenses en hausse se paie par un creusement du déficit budgétaire qui sera compris entre 4,5 % et 5 % du PIB cette année. On comprend pourquoi, à l’intention du G8 de Deauville, le gouvernement a chiffré à 5 milliards de dollars (3,45 milliards d’euros) par an les besoins du pays. Il s’agira d’épauler le processus politique pendant cinq ans sans que la population s’exaspère de ne pas voir son sort s’améliorer rapidement. Et en attendant que l’investissement privé reprenne confiance.

Pour cela, le climat des affaires sera déterminant. « La machine ne peut pas reprendre du jour au lendemain, explique Mehdi Haroun, avocat associé du cabinet Herbert Smith à Paris. Les Tunisiens doivent reconstruire leur économie. Ils peuvent commencer par mettre en place un holding public de gestion, dans lequel seront logés les actifs [les entreprises, NDLR] indûment accaparés par la famille au pouvoir et ses proches, ce qui revient à une sorte de nationalisation. Les États se sont en général révélés de piètres gestionnaires, mais ce passage est obligé. Donc, dans un premier temps, la Tunisie va vivre une régression inévitable. »

Mehdi Haroun estime que la prédation exercée dans de nombreux domaines de la vie économique par les proches du président déchu a poussé quantité d’entrepreneurs tunisiens à éviter de trop réussir pour ne pas susciter l’envie. Désormais, dit-il, ceux-ci doivent sortir du réflexe « restons petits ». Ils disposent pour cela de la bonne qualification globale de la population.

Reste un autre handicap. Les Tunisiens pourraient être tentés de se venger des entrepreneurs qui ont profité de l’ancien système. Mehdi Haroun juge que cela serait calamiteux : « Il faut que la Tunisie continue de s’appuyer sur ces investisseurs aujourd’hui quelque peu marqués. D’abord parce qu’il était très difficile, dans plusieurs domaines – mais pas tous –, de développer très substantiellement des entreprises sans, d’une façon ou d’une autre, bénéficier du système en place, et celui-ci reposait largement sur un trafic d’influence à relativement grande échelle. Avaient-ils vraiment le choix ? »

L’Algérie voisine a commis la bêtise de stigmatiser les quelques chefs d’entreprises autochtones qui s’étaient enrichis sous la colonisation française et dont le savoir-faire aurait été un atout pour son économie après l’indépendance, et de développer ainsi une hostilité primaire à l’égard du secteur privé, qualifié d’« exploiteur ». C’est probablement l’une des tares initiales – et encore présente aujourd’hui – expliquant l’incapacité de l’économie algérienne à créer véritablement de la richesse, hors pétrole, ce qui génère encore un clientélisme malsain.

La Tunisie n’a pas les moyens de se priver du dynamisme des entreprises privées – même celles dont certains pourraient estimer qu’elles ont bénéficié de l’ancien système –, seules capables de donner du travail à sa jeunesse, dont quelque 30 % des diplômés se trouvent sans emploi. Il faut savoir regarder vers l’avenir plutôt que vers le passé, surtout en matière économique.

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