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Cet article est issu du dossier «Tunisie : Six mois après... La révolution continue»

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Justice

Biens mal acquis : un empire à démanteler

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L’État confisque les actifs des proches du clan Ben Ali. Alors que l’enquête se poursuit, 350 entreprises seraient déjà concernées. Des sociétés qu’il faut administrer, et dont l’avenir reste en suspens.

Après son départ le 14 janvier, il avait été surnommé Ben « Ali Baba ». Pour son compte et celui de ses proches – « les quarante voleurs » –, l’ancien président s’était accaparé des pans entiers de l’économie tunisienne, usant de tous les stratagèmes : spoliation, détournement, népotisme, trafic d’influence… Six mois ont passé et cette kleptocratie livre peu à peu ses secrets.

Quelque 112 courtisans de l’ex-autocrate et de son épouse sont concernés par des enquêtes. Parmi eux, nombre de frères, sœurs, filles et gendres du couple, mais aussi plusieurs familles alliées, servant parfois de prête-noms. Des proches dont les biens sont, conformément à un décret du 14 mars dernier, confisqués par l’État, sans possibilité de recours immédiat. Seuls sont exclus de cette mesure, depuis la publication d’un autre décret au mois de mai, les biens hérités. « Pour Marwan Mabrouk, gendre de Ben Ali, c’est l’assurance de pouvoir conserver les biens immobiliers de Hammamet et de Carthage transmis par son père », explique un avocat tunisois. L’intéressé, défendu par le cabinet Malouche, fait par ailleurs tout pour démontrer que sa réussite ne doit rien au Palais.

Affaires courantes

Slon Salah Dhibi, vice-président de l’ordre des experts-comptables, le système Ben Ali implique au moins 350 sociétés tunisiennes. « Les investigations ne sont pas terminées car nous découvrons encore de nouvelles participations », précise-t-il. Un bilan définitif est attendu au mois de septembre. La valeur de ces actifs est néanmoins déjà évaluée à 3 milliards de dinars (1,5 milliard d’euros). Le montant atteint 5 milliards si on y ajoute les titres fonciers, qui ne seraient pas moins de 600 d’après les dernières estimations. Le clan avait pris l’habitude de mettre la main sur des terrains des domaines agricoles de l’État, pour lesquels il était ensuite facile d’obtenir un déclassement.

Un empire dont la gestion incombe désormais aux pouvoirs publics. Avec une priorité : préserver autant que possible la santé financière des sociétés, dont les effectifs cumulés atteignent environ 15 000 personnes. Une mission difficile confiée à plus de 300 administrateurs ou mandataires, dont environ 180 experts-comptables, des experts juridiques et même quelques directeurs généraux maintenus à leurs postes. « Ces gestionnaires traitent les affaires courantes. Ils ne prennent aucune décision stratégique », indique un juriste. Et dans l’attente d’une solution définitive concernant les parts gelées par l’État – nationalisation, mise sur le marché ou appel d’offres auprès d’investisseurs –, certaines sociétés connaissent des difficultés.

Contrôles fiscaux

« Plusieurs chantiers en cours sont stoppés car les banques ne veulent plus prêter d’argent ou faire des avances de trésorerie », avoue Salah Dhibi. Et pour cause : avant le 14 janvier, le secteur bancaire avait ordre d’accorder des crédits sans être trop regardant. Il serait déjà engagé à hauteur de 67 % de ses fonds propres vis-à-vis des intérêts de l’ancien régime. Sans garantie sur le devenir de ces clients un peu particuliers, il est donc, pour les banques, urgent d’attendre. Autre mauvaise nouvelle pour les ex-entreprises du clan, une pluie de contrôles fiscaux lancés par une administration revancharde.

Au sein des « joyaux » confisqués, l’ambiance est morose mais on ne panique pas encore. Du côté des concessionnaires, les sociétés auparavant détenues par Sakhr el-Materi (Ennakl, City Cars), Belhassen Trabelsi (Alpha Ford) ou Marwan Mabrouk (Le Moteur, STIA) peuvent toujours compter sur leurs réserves financières et sur le marché des pièces de rechange pour attendre que l’orage passe. Le cas de Carthage Cement fait, lui, figure d’énigme. Son cours de Bourse a presque retrouvé son niveau d’avant la révolution, alors que le projet n’a pas véritablement démarré et que sa viabilité pose encore question.

Dans les télécoms, les faits et gestes des anciens partenaires du clan Ben Ali sont au centre de l’attention. Qtel, actionnaire majoritaire de Tunisiana avec 75 % du capital, a fait part de son souhait d’acheter les 25 % restants, un temps détenus par Sakhr el-Materi. Pour France Télécom, associé à Marwan Mabrouk, la situation est plus inconfortable car le groupe français ne possède que 49 % d’Orange Tunisie. Et en dépit des assurances reçues, personne ne sait quel sera le sort réservé aux parts de ses ex-coactionnaires.

Au-delà du cas Orange, le futur des actifs ayant appartenu à la « famille » intéresse beaucoup d’entreprises et de fonds étrangers (qataris, émiratis…) désireux de s’implanter dans le pays. Nul ne sait encore s’ils seront les bienvenus en tant qu’actionnaires majoritaires dans tous les secteurs. Une chose est certaine : les investisseurs tunisiens risquent d’avoir le souffle un peu court pour redonner seuls une seconde vie aux entreprises du clan Ben Ali. 

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