Politique

Le fil de la démocratie et l’écheveau de la corruption en Tunisie

Par Chema Ben Chaabene

Avocate au barreau de Tunis, enseignante universitaire, auteure pour le théâtre et le cinéma.

À l’époque du président Habib Bourguiba, la corruption était l’apanage de quelques personnalités politiques et d’une petite frange de fonctionnaires plus ou moins haut placés, qui s’octroyaient le droit à des privilèges pour les services majeurs qu’ils croyaient rendre à l’État et les sacrifices énormes qu’ils pensaient consentir au peuple tunisien. Depuis 1989, elle a entamé un processus de « démocratisation ».

Comme un venin, elle a commencé à couler du sommet à la base, grâce aux services du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), organisés en réseau-pieuvre. Tous les secteurs et toutes les couches sociales ont été touchés. La justice, la santé, l’administration, les banques, la finance, les médias, la culture, les sports, le marchand ambulant, le voisin, l’ami et même le frère. Doucement, elle s’est installée parmi nous et y est restée, tout à son aise, en toute impunité. Elle a acquis droit de cité. Beaucoup en étaient même arrivés au point d’y voir une preuve inédite d’intelligence.

Les nerfs de celui qui a aujourd’hui 35 ans, qui vit à Kasserine ou au Kef, a fait des études supérieures ô combien coûteuses pour sa famille et est au chômage depuis dix ans, sont à vif. Un autre, qui a suivi le même cursus mais s’est rapidement équipé de la carte de membre du RCD et a fait ses preuves d’allégeance au système de corruption à force de rapports de renseignements, de courbettes et d’applaudissements, a du travail, un logement, une femme et des enfants.

Quelles que soient les solutions préconisées, il faut être conscient que le problème de la corruption est complexe et ne peut être résolu que dans le cadre d’une approche globale, à la fois économique, politique, sociologique et culturelle. Il faut aussi savoir que les résultats ne seront pas immédiats, qu’il va falloir s’armer de patience et de persévérance.

Les priorités d’action sont claires. Afin de dépasser la crise générale de confiance, aucun effort ne doit être épargné pour réussir les transitions politique et économique. Défis majeurs qui vont de pair. Si l’État réussit la transition politique et s’engage dans un véritable processus démocratique, mais échoue à remonter la pente sur le plan économique, le taux de chômage grimpera et les problèmes sociaux s’aggraveront. Si la Tunisie relève le défi économique mais retombe dans la tourmente d’un pouvoir hégémonique, oppression, injustice et précarité générale ressurgiront. Dans les deux cas, la corruption s’y trouvera en terrain favorable et s’infiltrera partout.

Pour l’heure, les projets politique et économique engagés par le gouvernement de transition, par la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ou par les partis ne sont pas suffisants. Loin des discours politiques ou philosophiques, pour réussir la révolution tunisienne, il faut, je pense, mobiliser l’action citoyenne.

Le rôle des acteurs de la société civile est capital. Dans tous les secteurs, dans toutes les régions du pays, ils doivent prendre part à la formulation du projet global d’une société démocratique. À court terme, ils doivent suivre et contrôler le processus de transition, notamment en ce qui concerne le financement des partis et le déroulement de la campagne électorale puis de l’élection de l’Assemblée constituante fixée au 23 octobre.

À moyen et long termes, ils doivent parvenir à consolider la construction démocratique. Leurs actions dans tous les domaines permettront au peuple tunisien de se réconcilier avec les institutions et de se réapproprier sa souveraineté usurpée. Elles constitueront à terme un contre-pouvoir face aux éventuels dérapages de l’État et de la démocratie représentative.

Bilan, prise de conscience et action. Tels sont les mots d’ordre pour démêler la pelote de laine de la corruption dans la Tunisie actuelle. Au final, l’essentiel est de changer les mentalités, de passer d’un schéma de perception négative associé à un esprit d’assistance et de passivité à une attitude positive, engagée et responsable. Ce n’est certes pas facile, mais une brèche s’est ouverte dans l’histoire de l’establishment en Tunisie et nous ne devrons pas la laisser passer.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte