Culture

Maroc : chefs-d’oeuvre Art déco en péril

Mis à jour le 10 août 2011 à 19:28

Alors qu’on la qualifie de « musée à ciel ouvert », Casablanca semble ne plus s’émouvoir de voir raser son patrimoine. Au lendemain de la démolition d’un immeuble classé, l’association Casamémoire fait pression sur les autorités pour arrêter le massacre.

Samedi 16 juillet, les lignes des membres de l’association Casamémoire sont ­toutes occupées. C’est l’alerte rouge. Depuis la veille, ils multiplient les contacts pour empêcher la démolition de l’immeuble Piot Templier. La bâtisse, qui trône depuis 1925 sur le boulevard Mohammed-V (ex-boulevard de la Gare), dans le centre-ville de Casablanca, fait pourtant partie de la très courte liste des dix-sept bâtiments retenus par le ministère marocain de la Culture, en janvier 2010, pour être inscrits au patrimoine national. Situé en face du marché central, Piot Templier était connu pour abriter L’Étoile de Marrakech, le restaurant dont la devanture ornait l’étage. Les plus vieux se souviennent aussi du Templier, un magasin d’orfèvrerie et de vaisselle de luxe, au rez-de-chaussée. Un morceau d’histoire réduit en gravats.

Car, renseignements pris, la démolition a bien été autorisée, le 26 mai 2011, par le maire de la ville, Mohamed Sajid. L’entrepreneur estime donc que tout est en règle et, depuis les premières heures de la matinée, un engin de chantier abat méthodiquement la façade. Les communiqués que Casamémoire distribue sur place intéressent bien quelques badauds, attirés par la caméra de la télévision venue couvrir l’incident, mais le découragement est perceptible.

Pour les ouvriers qui font le sale boulot, pas question de s’apitoyer. « Si le propriétaire dispose d’une autorisation signée par le maire, il est dans son droit », explique le caïd (agent du ­ministère de l’Intérieur) de l’arrondissement. Pour la bonne forme, le représentant de l’autorité exige que soit affiché le numéro d’autorisation de construire. Ce qui retardera à peine les travaux. En quelques heures, la devanture est rasée.

Le militant Aadel Essaadani dénonce « un coup porté à un ensemble architectural exceptionnel, typique des années 1920 ». Pour Casamémoire, qui essaie depuis des années de sensibiliser citoyens, pouvoirs publics et professionnels à l’intérêt de préserver le patrimoine urbain, cette nouvelle démolition représente un véritable désastre. Le président de l’association, l’architecte Abderrahim Kassou, est amer et entrevoit déjà le gâchis « au moment même où la mobilisation devait continuer pour l’inscription de Casablanca au patrimoine mondial de l’Unesco ».

Que fait le maire ?

Dans cette affaire, le propriétaire a obtenu en 2006 une première demande d’autorisation de construire et, donc, de démolir l’existant. Au moment de la renouveler, en 2008, la mairie fait valoir la procédure d’inscription de l’immeuble aux monuments historiques. Le maître des murs saisit le tribunal administratif, qui lui donne finalement raison en première instance, puis en appel, en mars 2010.

Depuis, le gouverneur de Casa Anfa a prononcé par écrit, le 29 décembre 2010, un moratoire d’un an sur les démolitions. Le ministre de la Culture a aussi pris un arrêté d’inscription du bâtiment sur la liste des monuments historiques, publié au Bulletin officiel en février 2011. Mais le maire a balayé ces décisions en octroyant le permis de construire, en mai.

Au-delà du cas particulier du Piot Templier, Casamémoire veut mettre l’accent sur la cohérence urbaine du centre-ville. Cet immeuble désormais rasé était l’un des éléments « d’un alignement urbain exceptionnel et unique au monde : le boulevard Mohammed-V, qui par ce fait perd tout entier de sa valeur », explique l’association dans une lettre ouverte aux Casablancais. L’objectif est de mettre en place un plan ­patrimonial d’urgence. Avant la ­prochaine démolition.