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Tunisie : esquisse d’un pays en devenir

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Manifestants tunisiens, au mois de mars 2011.

Manifestants tunisiens, au mois de mars 2011. © AFP

Dans l’ouvrage qu’il a publié en mai, De l’indépendance à la révolution. Système politique et développement économique en Tunisie, Mansour Moalla propose des solutions pour une meilleure gouvernance de la Tunisie. Notamment en s’appuyant sur les collectivités locales.

Né à Sfax en 1930, licencié ès lettres, docteur en droit, diplômé de sciences politiques et ancien élève de l’ENA, d’où il sort inspecteur des finances, Mansour Moalla achève ses études à Paris en 1957. La même année, il crée, avec Hédi Nouira, la Banque centrale de Tunisie, dont il devient le premier directeur général. Il travaillera pendant vingt ans dans le service public tunisien, dont dix en tant que ministre dans les domaines économique et financier. Il est aussi le fondateur de la Banque internationale arabe de Tunisie, qu’il a dirigée jusqu’en 1993, du Groupe des assurances de Tunisie et de l’Institut arabe des chefs d’entreprise. Dans De l’indépendance à la révolution, Mansour Moalla revient sur son enfance, son parcours estudiantin, sa carrière au service de l’État (jusqu’en 1983) puis des entreprises. Et suggère quelques solutions pour l’avenir du pays.

Le développement régional

« La Révolution est partie des régions les plus déshéritées de la République. Ces régions ont été négligées, surtout depuis les deux dernières décennies. Les gouvernants avaient principalement à cœur de s’occuper de leurs propres régions, mieux situées géographiquement et mieux dotées par la nature. Les régions de l’Ouest et du Sud, dites de « l’Intérieur », participaient peu ou pas du tout à la direction du pays, n’avaient pas leur mot à dire et n’étaient pas écoutées alors que ces régions abritaient les richesses minières et celles en pétrole et gaz de la Tunisie.

Les régions dites "de l’intérieur" n’avaient pas leur mot à dire et n’étaient pas écoutées.

En outre, le système présidentialiste de gouvernement et la concentration des appareils et pouvoirs administratifs dans la capitale ont fait « oublier » ces régions. Tout est centralisé. Les gouverneurs cumulaient la fonction administrative et sécuritaire. Ils sont obligés de privilégier la sécurité et l’ordre public. Le développement de leur région ne pouvait qu’en souffrir. Leurs représentants dans les villages et les quartiers s’occupaient surtout des « papiers » de leurs administrés, parfois, sinon souvent, moyennant « rémunération ». Les municipalités avaient juste les moyens de s’occuper du quotidien de leurs agglomérations et leur fonctionnement était soumis à la double tutelle du gouvernorat et des « services » du ministère de l’Intérieur. Un système politique et administratif qui ne favorisait donc pas le « développement régional ».

Le problème a commencé à être pris en considération au début des années 1970 à l’occasion de l’élaboration du IVe plan où l’on a commencé à parler de développement rural et de développement régional. […]

Le développement régional ne peut exister que si politiquement et administrativement, on reconnaît l’existence des régions. Ceux qui ont été les principaux responsables du pouvoir ne voulaient pas en parler pour ne pas « exciter » les régions de l’Intérieur contre la prospérité de leurs propres localités. Après avoir lancé le développement rural, j’ai étendu mon action, au début des années 1980, au développement régional, en créant notamment le Commissariat général au développement régional et le Foprodi [Fonds de promotion et de décentralisation industrielle, NDLR], et j’ai organisé des séminaires dans toutes les régions. […] Une constatation essentielle : les régions visitées ont « joué » le jeu : aucune récrimination, aucune jalousie, aucun « régionalisme », un patriotisme à toute épreuve, un sens aigu de la solidarité nationale. Aussi avons-nous été encouragés, et nous avons poursuivi notre effort en élaborant l’esquisse globale de notre vision régionale […].

Cette vision impliquait une déconcentration et une décentralisation du système administratif. On doit créer des Régions économiques décentralisées groupant des gouvernorats similaires au point de vue des problèmes de leur développement, comme par exemple une région du Nord-Ouest (gouvernorats de Jendouba, Béja et Le Kef), avec 17 % de la population à cette date, une région du Centre-Ouest (gouvernorats de Kairouan, Kasserine, Sidi Bouzid), soit 15 % de la population, une région du Sud (gouvernorats de Gabès, Mednine, Gafsa, Tozeur, Kebili et Tataouine), soit 13 % de la population, et deux autres régions plus favorisées : Nord-Est (gouvernorats de Tunis, Bizerte et Zaghouan), soit 35 % de la population, et Centre-Est (gouvernorats de Sousse, Monastir, Mahdia et Sfax), avec 21 % de la population. C’était là un premier essai susceptible d’aménagements.

On constate que les derniers documents du Plan ont repris cette configuration quelques années plus tard. Cette régionalisation avait l’avantage de contraindre le développement à aller vers les régions les plus défavorisées, d’intéresser fortement les populations concernées à leur sort et, enfin, d’organiser et d’harmoniser l’infrastructure et les principaux axes du développement dans chaque région.

Ces régions doivent être réellement gouvernées par des membres du gouvernement central, des ministres installés dans ces régions pour faciliter la coordination entre les diverses régions et avec le pouvoir central. Les gouvernorats actuels, aux dimensions plus restreintes, deviendront des « grandes communes » dirigées par des maires élus par la population, […] pour que les populations se sentent réellement concernées, le pouvoir central se limitant à la coordination entre les différentes grandes communes et régions. C’est là une esquisse de la gouvernance des régions qui peut être un facteur décisif dans le progrès du développement régional, la concentration actuelle ayant largement démontré ses insuffisances et son incapacité à le promouvoir. Les populations respireront, s’intéresseront, seront plus motivées et plus responsables et moins indifférentes et passives, réagissant de temps à autre par de violentes secousses lorsqu’elles se sentent trop étouffées.

La gestion "présidentielle" des SMVDA

Subir, ne pas participer, ne peut que provoquer des mécontentements et l’explosion. Le développement rural, ses crédits et ses opérations étaient transparents, inscrits au budget, soumis aux règles de la comptabilité publique. Le « 26-26 » et autres comptes désignés par des chiffres sortis d’on ne sait où sont loin d’être transparents et sont gérés « présidentiellement ». Cette gestion présidentielle secrète explique ce qui se passe actuellement pour les Sociétés de mise en valeur et de développement agricoles (SMVDA).

J’ai évoqué les circonstances dans lesquelles celles-ci ont été constituées au début des années 1980. Elles avaient pour objet de mieux exploiter les terres de la colonisation qui ne pourraient l’être directement par l’administration. […] En bref, ces terres, ne pouvant être cédées à la population […] ont été louées pour une longue période à ces « SMVDA ». Ce ne pouvait être là qu’une solution provisoire qui allait vite rencontrer ses limites et qui les a effectivement atteintes.

On devait donc « libérer » l’agriculture des contraintes juridiques qui l’ont accablée. Ne peuvent en effet, selon la loi établie après la coopérativisation, « posséder » la terre et devenir propriétaires que les personnes physiques de nationalité tunisienne, les coopératives (lesquelles ?) ou l’État et ses satellites : pour les premiers, il n’y a qu’une minorité détenant des moyens significatifs financièrement et techniquement ; pour les coopératives, la loi les cite par « politesse », la vague coopérativiste ayant laissé des traces ; l’État et ses satellites n’ayant pas la réputation d’être des gestionnaires efficaces, surtout en matière agricole, où la « vie » des arbres, des bêtes « réagit », alors que la machine industrielle « obéit ». La solution n’était pas facile à trouver. On a provisoirement utilisé le biais de la société de mise en valeur et de la location pour ne pas laisser ces terres, qui prospéraient avec les colons, dépérir, ce qui est une honte pour tout le monde.

Mais la routine et l’immobilisme ont là aussi fait des ravages. Viendra s’y ajouter la non-transparence de la gestion présidentielle dans cette affaire. D’abord depuis 1980-1982, on n’a pas encore trouvé de solution de fond : peut-on vendre ces terres, à qui, comment ? À de « gros » propriétaires ? On provoquait la colère des « petits ». À des techniciens ? En ont-ils les moyens ? Peut-on admettre de gros propriétaires comme on a admis l’existence d’entreprises industrielles ou de services ou encore de groupes d’affaires d’envergure ? Doit-on, et ce serait le comble, revenir aux « Unités de production » des années 1960 ? Rien n’a bougé dans ce domaine depuis une trentaine d’années. Or la location, à la longue, comporte de nombreux inconvénients, il fallait ne pas la maintenir indéfiniment. Les « SMVDA » ne pouvaient obtenir des crédits et offrir des garanties hypothécaires aux banques, n’étant pas propriétaires, n’ayant pas la possibilité de le devenir, et d’en disposer pleinement : elles exploitaient en cherchant le profit, ce qui peut s’expliquer, mais en négligeant le patrimoine qui leur a été confié, ce qui n’est pas admissible.

Des terres ont été confiées à des courtisans… Les paysans se sont levés contre ces nouveaux colons. 

En second lieu, l’intervention « présidentielle » est venue aggraver le problème. Le népotisme et la corruption ont fait que ces terres ont été confiées, parfois pour des centaines ou des milliers d’hectares, […] à des partisans, des courtisans, des alliés, des parents ou des supporters. On ne prend pas soin d’un cadeau comme d’un bien propre gagné à la sueur du front. Ce phénomène et l’apparition de ces intrus dans le paysage agricole ont excité la population et les paysans de ces régions. […] Ils se sont révoltés contre les nouveaux « colons », que sont devenus les promoteurs de ces « SMVDA » dévoyés. Une dérive totale dont le pays subira les conséquences, dans sa terre et dans sa « chair ». Une réflexion sérieuse s’impose dans ce domaine. Il est urgent qu’elle s’installe dans les meilleurs délais. »

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